« Avance, ou je vais te punir! »
L'âne tourne la tête ; il voudrait regarder son maître, lui faire comprendre… La bride, brusquement tirée, lui rappelle qu'il est un âne, qu'il n'est pas un conseiller. Deux talons durs lui battent les flancs.
— L'âne obéit.
« Un cadavre… assurément, murmure encore le jeune homme. Et, maintenant, le temps presse, hâtons-nous. »
Il s'éloigne. — Le jeune homme grave a passé.
Le ciel devient bleu ; toutes les brumes de la nuit se dissipent ; le soleil monte dans un impeccable azur. On chante sur la route, joyeusement ; cette chanson convient à un si beau jour. La voix s'approche ; le chanteur paraît. Pauvrement vêtu d'une houppelande brune, il marche les pieds nus, son allure est tranquille, un peu lourde mais sûre. C'est un paysan du village voisin, un garçon robuste à figure franche. Sous le calot de feutre, son regard brille, sombre et doux à la fois. Il considère autour de lui les champs et les prés qui se colorent, les buissons poudreux, les cactus, les riches oliviers ; il suit des yeux les oiseaux de l'air qui lui apprirent à chanter et qu'il aime d'un grand amour ; il chante, puis il se tait, saisi par cette émotion que le matin propage : une paix délicieuse, non point celle qui suit la lutte et vient comme une récompense, mais celle qui la précède et permet, avant la bataille, de se recueillir. — Minute brève et toute bénie, instant de prix, divine attente où l'on s'écoute vivre au seuil même de l'action, où l'on se dit : « Que m'apporte l'heure qui va me saisir? »
L'homme s'est arrêté. Il presse ses mains jointes contre sa poitrine, il ferme les yeux, il revoit sa maison qu'il vient de quitter pour aller aux champs, sa femme, qui, dans le potager, doit cueillir des salades. Il sent la chaleur du soleil qui le pénètre ; il rouvre les paupières ; il contemple le paysage suave, jeune et pur. Le monde a gardé ses couleurs.
« La journée sera belle, murmure-t-il. Hier soir, je me sentais triste en voyant ce gros nuage, et l'horizon si brumeux, et la lune si rouge, mais il faut, aujourd'hui, se réjouir. Dieu soit loué! notre blé pousse bien ; je n'ai pas besoin de pluie ; les orages nous seront épargnés. Pourtant, quelle chose étrange s'est produite, à la pointe de l'aube : ce grand éclair qui semblait déchirer tout le ciel? Un coup de tonnerre l'a suivi… Je demanderai, demain, à la vieille Rachel ce qu'elle en pense ; souvent, elle sait expliquer le firmament, l'ayant beaucoup étudié. — Eh! qu'est-ce donc là? on dirait un homme couché. Quoi? un cadavre!… Il faudra que je lui trouve un abri ; il y a encore des vautours dans le bois de cèdres. J'irai voir mon champ plus tard. — Non! il est vivant, je l'entends qui respire. Tombé de cheval peut-être ; jeté au pied de ce buisson. Un messager, sans doute : ces gens portent des vêtements semblables, en toile bleue. Le pauvre homme! il est évanoui… »
Mais le corps gisant vient de remuer. A la figure pâle du sang afflue. — L'admirable visage! Ce sont les traits déjà virils d'un adolescent, quoique leur fraîcheur soit encore celle de l'enfance. De souples boucles brunes se courbent sur le front ; le regard sort, lumineux à l'extrême, des prunelles aux teintes d'eau marine ; la face imberbe, colorée maintenant, s'avive encore et, bientôt, sourit.