Frémissaient-ils d'amour, de ferveur ou de reconnaissance, les hôtes de la prairie divine? l'Hydre se cabrait ; lancé en un furieux galop, le Sagittaire tirait dans la brise des flèches qu'il accompagnait de cris ; le Cygne se souleva, battit des ailes, puis s'envola soudain, et le Verseau retrouvait, sur le bord humide de l'urne, la saveur si longtemps perdue.

Un rire jaillit, qui fusa, frais et fougueux, le rire d'une jeune fille. Chacun tourna la tête. On l'avait presque oubliée, nul ne prenait plus garde à cette adolescente solitaire, toujours assise sous un arbre, à l'extrême bord de la prairie, et qui, sans cesse, regardait de ses yeux graves la balance qu'elle avait pendue à l'un des rameaux bas. Quel émoi puissant la troublait au point de la faire rire d'un tel rire de triomphante allégresse? Elle désignait la balance et l'on connut tout de suite la cause de sa joie : le fléau paresseux qui, jadis, penchait à peine et se compensait avec lenteur, le fléau qui semblait égal chavirait maintenant, un bras pointé en l'air, l'autre effondré sous l'invisible poids. — Et la jeune fille rit encore, de ce rire chaque fois plus libre, plus joyeux, qui rappelait le rire des déesses.

Ce fut alors que, de la lointaine terre inférieure, tout là-bas où vivaient les hommes, le son de trois voix heureuses atteignit le pré d'azur.

Les trois bergers avaient vu l'étoile ; ils chantaient…

Aussitôt, l'étoile s'échappa du bestiaire et glissa jusque dans la nuit.

CHAPITRE III
ISAAC TROUBLÉ

Singulier enfant, d'une beauté rare, il retenait l'attention dès l'abord. Ensuite, à le considérer quelque temps on ne savait plus que penser de cette chevelure sombre, salie de poussière, tombant en baguettes sur le front, sur les joues, de ces yeux noirs, évasifs et si rusés, puis soudain fixes et stupides, de cette bouche fermée par des lèvres minces dont le rouge sombre laissait peu voir mais rendait plus brillantes de cruelles petites dents de félin. — D'après ses gestes agiles, ses muscles jeunes, on lui eût donné quatorze ans ; on se reprenait devant son regard qui n'était pas celui d'un enfant et devant les vagues étranges qui troublaient son visage : expression d'homme traqué, d'homme aux abois.

Il était accroupi dans l'ombre d'un vieux mur qui le garait des passants de la route. Pour tout vêtement, il portait une toile haillonneuse autour des reins. Les mains occupées, il se penchait sur son ouvrage en mâchonnant un long brin d'herbe. Patiemment, méthodiquement, il aiguisait contre une pierre plate la lame rouillée d'un vieux poignard. Si fort que son labeur l'absorbât, il ne s'en distrayait pas moins, à chaque instant, pour surveiller d'un coup d'œil rapide sa droite, sa gauche, ce bosquet d'arbres, cette masure, là-bas, la première du village… Après quoi, il se rendait tout entier à sa besogne.

Besogne ingrate : de temps en temps il mouillait la pierre d'un crachat, mais rien n'y faisait, la lame rouillée s'aiguisait mal ; besogne vaine : ses bras commençaient à se fatiguer, à s'engourdir ; en tous cas, besogne urgente, car il ne s'en départissait point et s'obstinait, mais il eut soudain quelques paroles haineuses, durement dites, où, non plus, on n'aurait reconnu la voix d'un enfant.