Surpris par lui-même, il tressauta, craignant qu'on ne l'entendît, et cette frayeur méchante le défigura de nouveau, tordant la bouche, rendant l'œil oblique, ridant le front sous la toison rebelle… Dès lors, il ne fit que marmonner sourdement en accents confus, et c'était une écume d'exécration qui moussait à ses lèvres.

L'heure était douce, pourtant, et rien ne motivait cet émoi ; dans ce coin d'ombre chaude, on se fût volontiers étendu, heureux de paresser en silence, le visage reposé, les mains inactives. Sauf les mille rumeurs symphoniques de la campagne, rien ne pouvait y déranger un beau sommeil. L'olivier, dont les racines se mariaient aux pierres sèches du mur et qui le surplombait d'un bras noueux, frémissait à peine ; les cigales n'étaient point nombreuses alentour et les abeilles bourdonnaient vraiment à bien petit bruit. L'une d'elles, très lourde d'un butin choisi, tournoya près de la tête de l'enfant, pour le distraire, peut-être? Pressée de rentrer à la ruche, elle s'attardait néanmoins, mais l'enfant n'en eut pas souci ; peu après, un narcisse que la brise avait dégagé d'une feuille de mauve, se redressa et regarda l'enfant de son grand regard naïf, comme illuminé, mais l'enfant n'agréa pas cet hommage ; plus tard, enfin, un oiseau rouge, venu on ne savait d'où, se posa sur la crête du mur, aperçut l'enfant qui essayait la pointe de son poignard sur la racine de l'olivier et, comme cet enfant était beau, battit des ailes, se rengorgea et lui chanta une chanson. L'enfant leva la tête ; il n'écoutait pas le trille mélodieux mais s'intéressait à l'oiseau rouge, car jamais il n'avait vu son pareil. Sournoisement, il saisit un caillou et, visant avec soin, le lança. Tremblait-il? Le caillou ne toucha rien. L'oiseau rouge s'envola, stupéfait. L'enfant grinça des dents en voulant rire et se remit à aiguiser son poignard.

Bruit régulier, bruit monotone… l'enfant s'agaçait à l'entendre. Il est dur de travailler ainsi. — Un vaste ciel d'azur au-dessus, où se meuvent des ondes de lumière, où se croisent des oiseaux que l'on dirait perdus ; dans la plaine, des oliviers tout proches et jusque très loin, chacun enfoui sous sa touffe de feuillage poussiéreux, chacun faisant des gestes bizarres et se ramassant au lieu de tendre les bras ; des pierres nues, des rochers brillants dans le jour cru ; le village, là-bas, bleu clair, taché d'argile rouge, avec cette toile verte, d'un si beau vert, qui sèche contre le bord d'une terrasse… tout cela, au sein glorieux du grand jour, et puis, ici, dans le losange d'ombre violette projeté par un pan de mur sec, cet enfant accroupi, penché sur ses mains actives, aiguisant un vieux poignard à l'aide d'une pierre mouillée, seul, misérablement seul, et couronné de mouches dansantes.

Bruit régulier, bruit monotone…

Soudain, l'enfant se dressa, poussa un cri : quelqu'un marchait derrière le mur, quelqu'un allait tourner au coin du mur… A son premier tressaut de peur, l'enfant avait lâché le poignard ; il le ressaisit trop vite, maladroitement, et se blessa. Du sang coulait entre ses doigts…

Quelqu'un parut.


C'était une femme qui semblait fort âgée. On ne voyait, de ses cheveux serrés sous un bandeau d'étoffe pourpre, que deux mèches grises, près des oreilles ; mille petites rides plissaient sa gorge et ses joues. Pourpre comme la coiffure, sa robe d'une propreté scrupuleuse se retenait à la taille par une corde lâchement nouée, tissée d'or ; une tresse d'or faisait aussi le tour du bandeau de tête, et des lacets d'or nouaient ses sandales.

Mince, grande, mais un peu courbée, plutôt à la façon d'un roseau qui plie que d'un être brisé, elle tenait dans ses longues mains une baguette illustrée de trois corolles fraîche écloses, pourpres comme sa robe et son bandeau.

L'enfant restait immobile, ébahi, les bras ballants et toujours du sang pourpre lui dégouttait des doigts.