Successivement, elle les regarda tous, réfléchissant au destin réservé à chacun d'eux, puis elle murmura d'une voix timide :
« Je crois qu'il serait plus courageux de regarder notre avenir en face que de trembler à son propos. Nous devons, dorénavant, nous considérer comme faisant partie du commun des êtres, jouissant, il est vrai, d'un peu plus de sagesse, mais aussi d'un peu moins d'expérience, car vous avez été jusqu'à ce jour des bêtes choisies, élevées loin des dangers et des traverses ordinaires. Moi, je fus une magicienne respectée, honorée, et, de ce fait, je n'ai pas connu les petits ennuis de l'existence, ni sans doute ses pires misères. »
A cet instant, quel élan d'amour souleva le cœur des huit bêtes réunies! Ce bel amour sans paroles, comment en exprimer la ferveur?
« Or, disait Rachel, dès demain, tu ne seras plus, Pandémon, qu'un bouc entre les boucs et toi, cher Nyctalope, un chat comme les autres… de même pour vous tous, et moi, je ne serai qu'une vieille entre les vieilles, clopinant sur la route, son bâton à la main.
« Je ne vois en effet d'autre solution honorable à ce problème que de nous séparer. Je vais vous dire adieu, mais, auparavant, il me serait doux de vous donner quelques conseils. Ne croyez pas que votre vie perde quoi que ce soit en noblesse parce que vous cessez d'être les bêtes amies, collaborant aux travaux d'une magicienne. — Cette vie imprévue et nouvelle, pour ma part, je la regarde avec confiance et j'espère lier des fagots, ramasser au besoin des ordures ou quêter une aumône, du même cœur que j'interrogeais, hier, l'œil des astres.
« Chacun de nous doit vivre de son mieux et trouvera le bonheur s'il sait bien le chercher. Il en est un que, parmi les hommes, l'on peut atteindre : l'homme n'aime que les images, ne se plaît qu'aux images, ne se grise que d'images ; tâchons de les lui fournir. Quelque jour, un poète en fera de beaux vers ; ce sera notre récompense.
« Toi, Pandémon, qui n'es qu'un vieux bouc, sois pour l'homme le demi-dieu de la pénombre chaude, des champs que la lune argente, des sous-bois. Ta tête inopinée, apparue au-dessus d'un buisson, épouvantera l'enfant blonde qui se baignait dans l'étang, mais déjà elle se croit surprise par un chèvre-pieds, elle s'enfuit, elle va le dire à sa mère en ajoutant que tu pressais une flûte à tes lèvres et que, de cette mélodie, tout le crépuscule était comme enchanté. — D'autres qui t'auront vu debout, cabré contre un mur pour en brouter la mousse, te décriront dansant au sein de la nuit cendrée, des roses liant tes cornes et trois nymphes te regardant, le souffle court. — Que sais-je encore!… Enfin, crois-moi : l'on n'osera tirer le poil gris de ton menton sans quelque crainte, et ceux-là même qui se sentiront le cœur soulevé en humant tes puanteurs, te tiendront néanmoins pour une bête de qualité, je le gagerais, Pandémon!
« Hélas! je n'ai rien de mieux à te dire! Cette nuit, je ne console pas : j'exécute, j'achève. J'ai renvoyé un enfant triste dans la nuit, sans un mot qui pût lui indiquer sa route. Il s'est déjà fourvoyé, je le crains. Sois plus habile, Pandémon, sois plus sage… et, maintenant, va-t'en! Tu cesses d'être mon bouc familier, celui que Rachel emmenait certains soirs, quand elle allait cueillir des simples ; tu n'es plus qu'un bouc ordinaire… Va rejoindre ton troupeau! »