« Baguette fleurie de trois fleurs! baguette magique! je voudrais, dit-elle, te transformer en une plante heureuse. A cette place que je te destine, le soleil te touchera dès son lever, il te réchauffera durant toute sa course et ses derniers rayons viendront te dorer. Tu ne sentiras pas le vent froid du septentrion, mais la brise tiède te caressera ; tu pourras fleurir, tu pourras embaumer, tu pourras croître à ton gré ; toute cette cabane, autrefois mon domaine, est à toi. Orne-la, couvre-la, sois une forte plante que l'on admire, aux senteurs de laquelle on s'enivre et dont la splendeur étonne. Je te quitte, baguette fleurie de trois fleurs… je te délivre! »
Alors, dans le rayonnement du clair de lune, on vit la baguette bourgeonner, pousser en petites branches minces, fleurir en pétales nouveaux, verdoyer, bourgeonner encore, s'accrocher au mur du hangar, grandir, s'étendre, se diviser, jeter à droite, à gauche, de longues tiges incertaines où naissaient tout à coup des corolles pourpres, s'incurver autour de la porte pour ne point la masquer, monter plus haut, se rabattre, tourner un coin, y joindre un de ses propres rameaux, s'entrelacer à lui, retomber ici par une branche inutile et là se nouer à une pierre, fleurir, fleurir toujours, par cent fleurs, par mille fleurs ; être enfin, autour du hangar, un bosquet majestueux, pourpre et vert, un radieux bosquet plein de sève, un bosquet vivant.
Rachel regardait son œuvre ; elle admirait, elle souriait. Elle cueillit une fleur au bosquet, une seule, et la mit dans son sein, puis elle rentra. — Sur le sol, la lune posait un large rayon dur. Le hangar était vide, mais Rachel n'y sentait plus cette impression d'affreuse solitude qui l'avait transie et consternée ; elle se laissait reprendre par des projets domestiques dont la réalisation immédiate occuperait son esprit. — Après un séjour si prolongé, pouvait-elle partir ainsi, quitter pour toujours l'enclos de ces quatre murs, sans rien nettoyer ni remettre en ordre, sans y donner même un coup de balai? Elle décida de se livrer au plus tôt à ce travail qui d'ailleurs serait une excellente école, s'il lui fallait, un jour, se louer comme servante.
Un balai?… elle possédait assurément un balai, mais enfoui dans quel recoin? Un balai! objet inutile, peut-être, à une personne occupée spécialement de magie, objet indispensable tout de même. — Elle le trouva soudain ; il était devant elle, à deux pas, appuyé contre le mur. Comment ne l'avait-elle pas aperçu? Elle le prit et, quelque temps, se promena dans le hangar, traînant nonchalamment le balai derrière elle, sans intention précise, toute envahie par une paresse singulière qu'elle ne s'expliquait pas, une molle paresse de canicule. Il lui était doux d'errer près du rayon de la lune, en compagnie de ce balai sympathique. Elle le regarda : elle eût aimé le palper, le tâter, en polir le bois… un beau balai, sans contredit. Alors, elle commença le nettoyage projeté, pourtant il ne semblait pas qu'elle y prêtât grande attention : un peu de poussière s'élevait du sol, tourbillonnait, poudrait le rayon… Rachel balayait faiblement, distraitement, l'esprit au loin : un espoir mal défini, fumeux encore, se formait en elle.
Partir, oui, mais vers quelle contrée, vers quelle ville, et comment vivre, une fois partie? Entreprise malaisée, à son âge, que de changer de métier ; aventure hasardeuse que de s'employer dans un monde hostile, sans magiciennes! Il n'y en aurait donc plus, d'aucune sorte, nulle part?
Elle baissa les yeux… elle avait cru que le balai frémissait sous ses doigts ; aussitôt elle éclata de rire.
Magicienne! rester magicienne! quelle idée absurde! Rachel tâchait de se voir comme elle était à cette heure : échevelée, en haillons et tenant un balai… une magicienne tenant un balai! Scandale! Elle riait de bon cœur devant cette caricature.
« Il faudrait changer de nom, s'écria-t-elle, riant encore, passer inaperçue, exercer mon art prudemment, en secret, sous le masque, me faire connaître seulement par une enseigne d'apothicaire ou de marchande d'herbes aromatiques…
« Que ce balai est donc étrange! à le sentir tressauter ainsi, on le croirait impatient! »