C'était, n'est-ce pas, d'une injustice criante? — Il tourna prestement la tête, comme fait le chat quand il s'étonne. Elle eut, pour l'écarter, un geste de mauvaise humeur. Sans se hâter, il commença de s'enrouler à terre, se préparant, semblait-il, au sommeil. Rachel perdit patience, elle le heurta du pied ; il se peut même que, de sa baguette éteinte, elle l'eût frappé. Satisfait de sa place, il ronronna.

« Va-t'en tout de suite! je te l'ordonne! va-t'en! sors d'ici! »

Elle le poussait ; il bondit, mais ce n'était pas vers la porte, et Rachel se résolut à le poursuivre. Elle le battit ; il s'en moquait bien! Elle le chassa de tous côtés ; il l'évitait par de longs sauts nerveux et sûrs. Elle se jetait sur lui, les mains en avant ; il était déjà plus loin. Elle manqua de tomber en lui marchant sur la queue, si cruellement qu'il hurla de douleur. Ils passaient de la lumière à l'ombre où, de la bête, on ne voyait rien que, parfois, une vive étincelle, mais quand la lune les éclairait, Rachel apparaissait soudain, ivre de colère, agitant des haillons rouges, et follement jetée à la poursuite d'un chat terrifiant, vomi sans doute par l'Erèbe.

Elle le perdit un instant ; aussitôt, elle buta contre lui, par hasard. Alors ils reprirent leur course suivant un mode vertigineux, tourbillonnant, baroque. Il grimpait aux murs, elle savait l'y atteindre ; elle le délogea d'une lucarne ; il la trompa encore en se cachant derrière le banc de pierre, elle le débusqua et le saisit par l'oreille ; il se dégagea, lui laissant du sang aux doigts ; il miaulait, il criait sur ce ton paradoxal et monstrueux des félins en amour ; elle crut enfin le tenir à sa merci au fond du hangar, dans un coin, mais ce fut entre ses jambes qu'il s'échappa, cette fois. Elle le vit gagner la porte par un saut qui était presque une culbute. — Il disparut.

Epoumonnée, haletante, Rachel se trouva seule de nouveau. — D'abord, elle se reposa un peu, elle s'assit, la tête égarée par cette course. Elle se forçait à rester immobile. Les coudes posés sur ses genoux, elle tenait mollement, elle laissait pendre la baguette aux corolles froissées ; elle ne savait d'ailleurs qu'en faire, non plus que d'elle-même ; elle attendait l'apaisement.

« Si j'allais respirer l'air frais, au dehors? »

Elle sortit. — Sur terre, un grand silence pur, chargé de parfums, et, dans le ciel, les fêtes magnifiques de la lune… Elle admira les vastes prairies d'argent, les gouffres sans fond d'azur sombre ; elle écouta la nuit muette ; elle aspira son parfum. Elle n'interrogeait pas : elle contemplait et, par insensibles degrés, le calme lui revint.


« Dois-je aussi me séparer de ma baguette fleurie? songeait-elle. La garder?… elle ne me servirait de rien : une vieille femme qui passe sur la route n'a nul besoin d'un rameau magique. La jeter, pour que, demain, elle soit flétrie, séchée?… non, j'en aurais trop de peine. — Mais ne vivrait-elle pas si je la libérais, elle aussi? Ne puis-je lui trouver un moyen de vivre? »

Elle réfléchit encore quelques instants, puis, choisissant un point abrité contre le mur, elle planta en terre la baguette.