« Partons! » dit-elle.

Son visage était rajeuni par le plus fol enthousiasme et, dans un galop furieux, elle partit, étreignant le balai de ses cuisses maigres, suivie d'un grand chat obscur lancé à ses trousses, et comptant, sans doute, une fois arrivée en surplomb de l'abîme noir qui marque la fin de la terre, y sauter soudain… mais ce n'est là qu'une hypothèse. D'aucuns affirment qu'elle perpétua sa course à travers la nuit, tout le long du rayon, jusqu'au bout, et s'en fut, pour retrouver la paix de son âme, se tremper quelque temps dans le froid de la lune.

CHAPITRE V
GASPARD ET LE BOUFFON

Cela se passe dans un beau jardin disposé en terrasses. — La plus haute, entièrement sablée d'un sable très blanc où scintillent de minuscules cristaux, sert de bordure au palais dont la teinte rose paraît si joyeuse sous le soleil et dont les ornements, orfévris en ce métal clair que l'on nomme électron, brillent d'un si précieux éclat.

Puis vient la terrasse des tulipes qui font un tapis varié pour la joie des yeux. Une savante école de jardiniers en maintient la fraîcheur, le coloris composite, le dessin à larges volutes. Les tulipes noires y soulignent d'un trait d'ombre des profils couchés de bêtes singulières, phénix écarlates et griffons jaune-orange, mieux faits pour peupler un rêve qu'un jardin, et d'invention très singulière. — Des sentiers étroits, d'une herbe égale et rase, permettent d'errer à loisir dans ce tableau d'émail où serpente, parmi les mousses et les fougères, un ruisseau mince qui murmure à tout venant ses mélodies.

Quelques degrés mènent plus bas à une terrasse dorée en toutes saisons, car les espèces de mimosas y sont si bien assemblées, si nombreuses, qu'elles forment un bois qui jamais ne défleurit. Jusqu'au soir, un bourdonnement d'abeilles ouvrières l'habite, symphonie égale et discrète qui plaît à l'oreille. Des merles noirs le hantent aussi, très noirs, étonnamment noirs quand ils sautillent en sifflant sur le sable blanc.

La terrasse suivante est simplement pastorale : une herbe longue, de hauts coquelicots, des bleuets, des narcisses, du trèfle fleuri, un peuple de libellules et de papillons, des arbres légers, pleins de brise, pleins d'oiseaux… Les abeilles s'y retrouvent, affairées, chargées de butin… Une prairie… rien qu'une prairie sur laquelle, de temps à autre, les souffles d'air font glisser des reflets rapides et des senteurs de terre mouillée.

Quelques marches encore, et nous voici dans les verdures vernies de la terrasse des camélias. Ils sont couverts de fleurs, certaines d'un blanc pur, plus insolent que virginal, d'autres, pourpres comme des lèvres sous le baiser, d'autres, aux pétales rouges grands ouverts, qui projettent de leur sein la flèche d'un long pistil jaune armé de pollen, d'autres enfin, veinées, striées, subtilement teintées… et chacune présente l'image d'une fleur opulente, et chacune est une fleur glacée, sur le fond du feuillage sombre.

C'est la dernière terrasse, au pied de laquelle commence le parc royal. Il s'étend au loin, paré de grands arbres, de prairies largement étendues où se dessinent des vasques dont les margelles sont de cette même teinte d'aurore qui rend le palais si riant. Pour qui veut en jouir, ce parc nourri de lumière a plus d'un attrait charmant ou bizarre : des gazelles y bondissent en troupes folles ; dans ses bosquets, des oiseaux décoratifs étalent leur plumage et ceux qui ne se montrent pas chantent des chants dont le cœur est saisi. Là-bas, contre un large rideau de verdures neuves, deux girafes affrontées broutent la cime d'un même arbuste ; les deux petites têtes réunies, les deux cols tendus, les deux grands corps obliques composent une silhouette bien surprenante. D'autres bêtes, vantées pour leur grâce, leur bel éclat ou leur rareté, se promènent librement. Il en est d'insignes ; il en est qui ravissent l'œil ; il en est qui l'effarent.