Ombre sévère en ce décor, un groupe de cèdres occupe le centre du paysage. Ils étendent leurs vastes bras et de ces bras on voit pendre de longues mousses d'un gris céladon, légères comme des toiles d'araignée, souples comme des chevelures. Elles frôlent l'herbe du sol ; on dirait des dentelles posées là par fantaisie pour retenir au passage les duvets errants, des voiles tissés par les doigts de la brise et que le moindre souffle fait ondoyer. A l'aube, leur impalpable trame recueille la rosée ; plus tard, elle épurera la lune.

Au cœur du bosquet des cèdres voilés de gris verdâtre, quelques bancs de pierre sont disposés en hémicycle. On dirait d'un lieu de retraite propice à la méditation, à l'étude, aux longs travaux réfléchis. Les oiseaux n'y pénètrent pas ; l'onde lente qui le traverse ne chante pas : elle passe d'une course secrète, soyeuse et sourde, comme ferait un ruisseau d'huile ; la lumière s'y diffuse très doucement, dans le silence d'un crépuscule de plein jour.


Penché sur le livre ouvert, porté par ses genoux, un bossu, court de taille et rousseau, se livre à la lecture. De temps en temps, il lève sa tête hirsute, il rit d'un rire nerveux, subit, qu'il coupe aussitôt mais qu'il ne pouvait empêcher. D'autre part, il semble très absorbé dans ses recherches : c'est qu'il apprend par cœur les plus belles, les plus inattendues, les plus folles plaisanteries qui furent jamais commises et qui se trouvent là réunies. Quand l'une d'elles est vraiment trop drôle, irrésistible, il ne se tient pas, il éclate ; puis il reprend sa tâche qui n'est pas légère : il se répète le trait d'esprit, la phrase hilarante, la joyeuse anecdote ; il s'efforce à trouver le ton burlesque qui convient, la grimace saugrenue qui déride. La plupart du temps, sa lecture lui semble sinistre ; il doit peiner pour découvrir la facétie cachée dans ce fatras morne et lorsque, par hasard, un rire l'assaille, cela le rend plus triste encore : il en a honte. Ah! qu'il lui plairait de rire avec désinvolture!… mais de quoi? D'ailleurs, son expression d'ennui gourmé lui servira, peut-être, pour faire pâmer autrui. — En attendant, il s'évertue, il se bat les flancs.


Non loin de ce bossu studieux, un homme vêtu de brun vient de s'asseoir. Il a déplié sur la pierre des parchemins manuscrits ; il en corrige les fautes attentivement, malgré la fatigue qui l'accable. Là se trouvent consignés les plus attachants récits de voyage, les plus passionnants itinéraires, de ceux qui donnent envie, paraît-il, de quitter aussitôt le lieu où l'on est, de se mêler au vent poussiéreux, de traverser la mer incertaine et violette, d'aller plus loin, plus loin encore, d'être toujours ailleurs. — Ces récits, il les sait par cœur, avec leurs descriptions, leurs amplifications, leurs prodiges et même leurs mensonges, mais ils le lassent terriblement. Tant de cols neigeux, tant de déserts plats, tant d'interminables fleuves, et l'immense mer étendue!… Tout cela, quand on peut se coucher sous un olivier et dormir! Tant d'animaux terrifiants, volants, nageants ou rampants, qui beuglent, hurlent et miaulent ou percent la nuit d'un bref aboi, quand il est si simple de retenir entre ses jambes un vieux chien fidèle! Et puis encore, au détour du chemin, la surprise qui saisit, l'approche d'un oiseau merveilleux paré de plumes bleues, l'image d'un arbre fleuri trop lourdement de roses, celle d'une licorne cabrée en mal d'amour, quand, pour distraire, la moindre saute de vent suffit! — On assure néanmoins qu'à lire de telles odyssées on doit vite oublier l'heure présente et ne plus penser qu'à partir. — Le compilateur ne pense, lui, qu'à finir sa page. S'il évoque en phrases magnifiques un pays hyperboréen, il se félicite d'abord de n'y point vivre, se gardant d'oublier que cette relation pérégrine représente son très éloquent gagne-pain mais point du tout sa raison d'être : il travaille pour une place à prendre.


Et voici que le silence vient d'être troublé, qui régnait parmi les cèdres. Debout contre le tronc rugueux d'un des vieux arbres, quel est ce singulier adolescent joueur de flûte? Il prélude : quelques notes à peine. Couvert d'un long manteau noir, le musicien appuie sur l'écorce sa tête blanche aux yeux cernés, toute blanche, fardée de farine et coiffée d'une calotte de soie du même noir que le manteau. Droit, tout droit, tout pâle, accoté au tronc dur, il presse à ses lèvres une flûte d'ébène. Assurément, son aspect étonne ; sa pose, son costume, son geste, furent étudiés avec soin… sa musique saura-t-elle séduire? Agréable, délicate, variée, elle doit plaire : ce petit chant joyeux ne manque pas de grâce matinale, et cette plainte lente de mélancolie. Un air pimpant sautille, un autre s'éploie, un autre semble se recueillir. La flûte se confie, la flûte rit, la flûte jase, la flûte donne à danser… Peut-être aimerait-on que la flûte chantât, mais il n'importe au musicien qui cherche une mélodie fixée, d'un effet certain, composée suivant les règles. Il la répète, il la répète encore. — Il ne fera pas mieux.

Tout à coup, il s'interrompt : il voulait sourire.

Le narrateur de beaux voyages sourit aussi.