L'abri des cèdres dépassé, suivons-la dans le pré lumineux qui sépare le parc royal de l'étang où voguent des cygnes lents, indifférents et blancs. Elle longe le bord fleuri de nénufars, elle traverse l'herbe chaude, elle se dirige vers ces trois esclaves bêchant le sol, là-bas, et qui causent entre eux. A son approche, ils ne s'interrompent pas de cueillir leurs pelletées de terre noire, ni de les verser obliquement de côté, ni de parler non plus. Ils parlent, mais ils font ce qu'ils ont à faire : ils font un trou, un trou oblong ; ensuite, ils le combleront.


« Il ne manquera pas de place, dit l'un.

— Et cependant, dit l'autre, je ne le croyais pas si gros.

— Il dormira sur ses deux oreilles, » dit le troisième.


Dans l'herbe, auprès d'eux, un corps est couché, recouvert d'une toile jaune : un cadavre. Le ventre proéminent soulève le linceul. Deux lourdes mains dépassent, livides et cependant expressives encore. On devine qu'elles furent habiles et fortes, ces mains, qu'elles surent modeler la terre ductile, cueillir une fleur, caresser. Mais le buste trapu dessine une masse contrefaite qui étonne.

« Te rappelles-tu, dit l'un des fossoyeurs, les bonnes histoires qu'il racontait?

— Ah! oui! lorsqu'il riait, on riait aussi, dit l'autre… jusqu'à pleurer!

— Et, dit le troisième, comme on oubliait vite sa vilaine trogne, quand il parlait!