Elle respirait mal, avec effort : l'air lui déchirait la poitrine et, chaque fois, noyant les yeux, empourprant soudain les joues blêmies, déformant la bouche avide de son souffle, une angoisse si torturante se lisait sur sa jeune face que le vieillard penché sur elle ne se dominait plus, perdait courage, étouffé lui-même par cette petite toux sèche et répétée, qui, lentement, lui ravissait sa fille.
L'enfant souffrait, l'enfant gémissait. Il l'écoutait gémir. La mémoire lui revenait d'un rire insouciant, de courses libres dans les prés, au printemps, de ce regard bleu dont l'assurance tranquille le surprenait toujours : un regard confiant qui se donnait au monde lumineux, où se reflétaient les plus belles apparences et qui savait rendre par de délicats présents de bonté, de douceur et de joie l'ivresse offerte par les fleurs, le chant des sources, la voix des oiseaux. — Alors le père se rappelait que ce regard, bientôt, pourrait s'éteindre.
Elle était l'enfant de sa vieillesse : la mère, morte en couches, lui avait laissé ce portrait d'elle-même. L'épouse chérie, l'épouse vénérée avait un peu revécu, dès les premiers mois de son absence, dans le dessin délicat des traits, dans le sourire des prunelles embuées, point encore habituées au jour, dans la grâce naïve de quelques gestes ébauchés. La détresse du roi se distrayait à ce spectacle que lui offrait, chaque matin, l'enfant balbutiante et rieuse, extase continuelle, chargée d'attente inquiète et d'incertitude, mais qui lui comblait le cœur de l'espoir d'un bonheur nouveau. Il revivait ainsi, il sortait de l'ombre sous l'injonction puérile de ces yeux livrant leur azur.
L'enfant avait grandi ; elle s'était révélée bonne, intelligente et belle, douce envers les malheureux et les malades, compatissante aux affligés et, surtout, éblouie de vivre. Elle se donnait tout entière aux délices quotidiennes ; elle en goûtait la saveur ; elle en retenait l'accent ; elle les accueillait, bras tendus et mains ouvertes, remerciant chaque chose d'être si merveilleuse, la plus fugitive image de tant l'émouvoir. La vieillesse du roi Melchior trouvait en elle son parfum, son harmonie, son enchantement. Il la serrait sur son cœur comme un trésor vivant chaque jour plus précieux.
En cette demeure haute et nue, accrochée au versant de la montagne, elle se plaisait bien : elle aimait parcourir les vastes salles austères dont quelques peaux de bêtes, quelques armes pendues étaient tout l'ornement ; elle contemplait, du faîte des murs, le royaume paternel pour en connaître les diverses splendeurs, pour mieux en mesurer l'étendue, depuis la frontière interdite des neiges et des glaciers jusqu'à celle, indistincte et lointaine, de la mer. Alentour, il y avait la forêt, peuplée parfois de cris farouches et que le vent faisait hurler des nuits entières. De telles clameurs, et si effrayantes, ne la troublaient pas, ne lui causaient aucune peur : c'était le cri de ses chères bêtes, de ses chers arbres ; elle leur répondait secrètement, et quand un cèdre craquait sous la tourmente de façon trop lugubre, elle se pressait le cœur des deux mains pour aider son ami à supporter l'assaut.
De grands oiseaux survolaient l'abrupt domaine : ils tournoyaient avec lenteur dans l'air froid ; elle les suivait du regard, elle les enviait de voguer ainsi, au-dessus des bois, au-dessus des cimes blanches, tout baignés dans le plein jour. De la lumière elle recevait ses plus belles joies. Elle observait les premiers rayons du soleil perçant un ciel brumeux, teignant de rose les neiges, débordant leur crête pour caresser la chevelure des forêts, plongeant au fond d'une vallée obscure et se répandant sur la plaine, réchauffée aussitôt jusqu'à son bord marin qui brasillait ou montrait de l'écume.
Chacun l'aimait. Dans le village groupé au pied même du palais, sur le flanc touffu de la montagne, pas un berger, pas une fermière, pas un vieux bûcheron qui n'interrompît son travail pour sourire à la jeune fille familière, passant, les bras chargés de fleurs cueillies par elle dans la vallée. Ils la saluaient respectueusement, par des paroles joyeuses ; elle y répondait de façon si courtoise, s'enquerrant de tout avec tant de bonne grâce, que ceux-là qui la voyaient passer, de grand matin, en gardaient jusqu'au soir du plaisir. Les serviteurs du palais, vêtus de bure sombre, la rencontraient souvent dans les hautes salles rougies par le soleil couchant. Comme elle les connaissait tous, toujours elle trouvait à leur dire quelques mots justes et doux, de ces mots qui aident à vivre.
Mais plus encore, plus passionnément, les enfants l'adoraient. La princesse était leur compagne chérie. La fille du forgeron, toute ronde, toute replète, le fils du jardinier, un grand gars pataud dont on se moquait, les quatre filles de la meunière, très délurées, les fils jumeaux du corroyeur, si ressemblants qu'on les distinguait mal, le fils rouquin de la brodeuse, quelques autres avaient été ses premiers amis. On les entendait rire et chanter ensemble, ils dansaient dans les clairières, ou bien ils parcouraient de conserve la forêt d'alentour, visitant le vivier, les ruches, buvant aux vasques vertes où le torrent versait sa cascade, grimpant aux arbres et fouillant les terriers.
Jamais ils ne s'éloignaient beaucoup, par crainte des bêtes méchantes : l'enfant royale étant confiée à son escorte, celle-ci faisait bonne garde. Tous rentraient vers le crépuscule, hélés du haut du palais par le beuglement d'une conque tordue, rapportant l'odeur des mousses, des résines, des fruits mûrs, brisés de fatigue heureuse et les yeux ravis.