Il lui fallut bien entendre, donner un conseil, proposer une médiation, rendre une sentence. Des serviteurs venaient parfois murmurer quelques mots à son oreille : la princesse respirait mieux, la princesse avait moins toussé. Il écoutait, le cœur battant. Il reprenait ensuite sa tâche.

Melchior a vaincu la tentation, qui, d'abord, lui paraissait irrésistible, de remettre au lendemain l'obsédant devoir ou de s'en décharger sur un autre. Il eût voulu se désintéresser de ces choses… mais le souvenir des yeux clairs… Lorsque l'on prétend être un juge, se refuse-t-on à juger?

Autant qu'il le pouvait, il a donc fait ce qu'il devait faire, alors pourquoi n'en ressent-il aucun bénéfice, pas le moindre allégement? C'est d'un esprit un peu distrait qu'il écoute ces gens lui présenter leurs hommages, le louer de sa haute vertu, célébrer son équité… à vrai dire, il ne les écoute plus : il s'écoute méditer. S'il a eu tant de peine à rendre la justice, son angoisse de père est-elle seule en cause? Il lui semble avoir jugé sans liberté, à la suite d'une réflexion asservie où sa conscience ne participait pas. Ses raisons de se décider, de conclure, il les prenait dans un fonds très ancien de décisions traditionnelles, de conclusions analogues. Il a donc jugé par tradition, par analogie, non d'après un ordre de lui-même… Que vaut cette méthode? n'est-elle point celle de l'esclave enchaîné? Sa sentence devrait jaillir du débat obscur à l'instant où lui, le juge, y porte la lumière, or elle s'en est déduite péniblement sans que la flamme évidente, convaincante eût paru.

Scrupule étrange!… rien de pareil, jamais, ne l'a troublé. Ce que disaient jadis son père et ses aïeux demeurait bien dit. Il le croyait, hier, en est-il certain, aujourd'hui? La peine des hommes lui semble plus diverse et réclamer un arrêt neuf, chaque fois, brillant d'un éclat neuf qui rassure le cœur contrit et l'âme inquiète, de même que le soleil, à chaque aurore, est un soleil nouveau, donnant une nouvelle allégresse.


Respectueusement, l'assemblée se retirait à petit bruit. Le roi Melchior, caressant sa barbe grise, regardait partir ceux qu'il venait de juger, mais dès qu'il se trouva seul, son angoisse de père le reprit. Enfin, la tâche faite, il pouvait mieux goûter sa douleur, il pleurerait peut-être… Il se leva, il s'en fut d'un pas rapide auprès de celle qui l'attendait en souffrant.

Et durant ce temps, libérés de souci, ses sujets reconnaissants descendaient la pente rocheuse qui les menait à leurs maisons. Ils s'étonnèrent d'abord de les voir si désertes : point de rires fous, point de jeux… Leurs enfants, qu'étaient-ils devenus? Ils ne tardèrent pas à l'apprendre. Un vieux serviteur du palais avait décidé leur départ en communiquant une nouvelle : la princesse voulait des fleurs. Aussitôt, le fils du jardinier s'empressa, il courut chercher la fille du forgeron, le fils de la brodeuse. Ils conférèrent. Leurs compagnes, leurs compagnons, mandés au plus vite, se réunirent devant l'auberge.

« La princesse veut des fleurs.

— Nous lui cueillerons les plus belles.

— Non! pas celles des jardins : les fleurs de la forêt lui plaisent mieux.