Et, dressé tout droit à son chevet, les bras tendus vers l'ombre, Melchior chante, soudain. Il pleure, mais il chante, et ce chant est une prière aussi. Devant sa fille morte, le roi Melchior chante de sa vieille voix grave et passionnée. Le roi Melchior chante un chant mouillé de pleurs et que ses prières emportent ; il chante pour célébrer une étoile neuve qui se déplace au firmament.
CHAPITRE VII
BALTHASAR ET L'OISEAU ROUGE
Le ciel est bleu, tout bleu, durement bleu, du zénith où flambe un soleil aveuglant jusqu'au lointain horizon où nulle vapeur ne traîne ; il est bleu, de ce bleu sans nuances, de ce bleu dur qui blesse le regard, de ce bleu parfait où l'œil se perd ; il est impeccablement bleu de ce bleu qui brûle et dont l'oiseau même s'épouvante. — L'un, cependant, a pu s'aventurer dans ce désert de feu et s'y maintient à petits coups d'ailes pressés ; il marque d'un point infime le centre de toute cette ardeur, bête active, bête minuscule, perdue au sein de la chaleur transparente et torride, mais qui sait bien ce qu'elle fait là. — Dans cet univers bleu, volant très haut, voyez ce léger oiseau rouge.
Au centre de la plaine ardente, un palais de terre battue s'étend, bas et lourd, écrasé par la chaleur. Il ne brille pas, il ne scintille pas ; il absorbe le jour, il se brûle à boire ses rayons. Il n'élève aucune flèche hardie, aucune tour ; il ne se couronne de nul minaret peint, de nul mince clocheton. Ce palais plat est comme une bête morte, à peau grenue de couleur terne, une large bête ocreuse, crevée en plein air, et qui, sous le ciel qui l'opprime, sèche sans fin.
Voyez encore : l'oiseau rouge se plaît à dessiner des danses ; il brise son vol par un écart soudain, des chutes, des reprises ; il le varie par mille fantaisies. Il chante aussi, mais son essor est à lui seul un chant, déjà, un chant très fol, très libre, très nombreux, imprévu en ses arabesques. — L'oiseau rouge domine de sa haute danse versatile l'humble palais du roi Balthasar.
Pendant ce temps, le roi Balthasar s'étire et bâille. Cela fait un prodigieux spectacle qui étonne, qui saisit, et l'on ne sait si l'effroi s'impose d'abord ou le respect, ou même le dégoût, devant ce géant à peau noire, à face stupide, couché nu sur une grossière natte de paille qu'il pénètre de sueur. Il ouvre ses fortes mains moites, il les referme, étend ses bras dont les muscles jouent, bâille encore d'un vaste bâillement où les dents brillent dans la sombre bouche, se soulève un peu et retombe, inerte, les yeux clignotants, puis tâche de dormir, mais, pour dormir, vraiment il fait trop chaud. La salle basse n'ouvre que par deux portes sur la fournaise du dehors, c'en est assez pour accabler le roi Balthasar, pour assommer le roi Balthasar, grand nègre étendu au centre du palais qui marque le centre de son royaume et, par conséquent, celui de l'univers.
Ce monarque est, en effet, le plus puissant qui soit : nul n'en doute, ni lui, ni personne autour de lui. D'ailleurs, il vient encore de le prouver et d'affirmer son omnipotence en vainquant son voisin, le roi Nobal, qu'il a mis en fuite, poursuivi, dépisté, rejoint et tué, devant son peuple, d'un coup de lance en plein cœur. — On ne saurait faire mieux, plus grand ; l'exploit est sublime, sa mémoire doit se perpétuer éternellement.
Cela se passait hier ; il se repose, aujourd'hui, de l'honorable aventure, il en rappelle le souvenir, il réentend les cris des femmes prisonnières, le râle des blessés ; il revoit, sur le sable aveuglant, la tache des longs cadavres ; il hume encore la chère odeur, la bonne odeur du sang, mais il ne s'ennuie pas moins, il n'arrive pas à dormir, il bâille inutilement sur la frontière du sommeil.