Une troupe de femmes silencieuses, princesses et servantes, l'environne ; l'une d'elles a tenté d'essuyer le corps suant, une autre de démêler et d'huiler la chevelure crêpue, une autre offrait à boire, une autre glissait entre les lourdes lèvres la tranche fraîche d'un fruit. Il les écarte du geste. Sauf, à son chevet, cette enfant maigre qui lui évente le front avec un bouquet de plumes, toutes sont maintenant accroupies autour de la salle, immobiles, muettes, attentives à surprendre un désir, tandis que, sur ses nattes trempées, le roi Balthasar s'ennuie comme seul un roi peut faire, sue à toute peau, magnifiquement, et bâille à toute gueule comme un fauve repu.
Il ne veut rien, ni manger, ni boire, ni se plaire à la mélodie d'une flûte, ni goûter à l'amour, rien, sinon dormir. Lourdement il se demande, par un effort confus de sa pensée, comment le démon qui verse le sommeil a tant d'audace qu'il refuse la pitance d'une sieste au roi victorieux. Et, tout à coup, durant que cette nouvelle idée s'installe en lui avec lenteur, il se sent parcouru d'un frisson brusque et bref. Un instant, un très court instant, le roi qui suait d'ennui sous la chaleur a frémi de la tête aux pieds, et toutes les femmes, aussitôt, ont frémi de même, par nécessité, par prudence et peur, plus attentives encore à guetter ce que le frisson du roi signifie. — Qu'est-il donc arrivé? une mouche a-t-elle piqué l'inégalable jambe, le torse sans rival? Non, la raison est autre : Balthasar ne fait aucun geste de défense, mais on dirait que, se tournant un peu sur sa couche, il prête l'oreille. Chacun écoute. On écoute avec lui, passionnément.
En quoi! serait-ce… ne serait-ce que cela?
Un chant, rien qu'un chant tout mince, tout menu, gracieux et limpide. Sur le pas de l'une des portes, un petit oiseau rouge s'est posé qui chante ainsi. Or le roi vient d'être surpris par ce chant et le roi s'en trouve offensé. Il l'a perçu tout de suite ; son épaisse cervelle discerne l'insolence de ce chant gratuit, non demandé, que la bestiole lui impose. Car ce chant ne ressemble à aucun autre chant : il est sec, il est pointu comme une épine, il est ironique et, surtout, il le vise. Peut-être Balthasar serait-il peu sensible à l'ironie, mais l'insulte le touche, trop évidente. Il refuse d'être insulté par un oiseau.
L'oiseau s'est moqué du roi, ouvertement, indubitablement, à l'instant même où le roi s'indignait de ne pas dormir, et le roi s'en est rendu compte, au point d'avoir frémi de tout son grand corps.
Goutte à goutte, la chanson s'égoutte, injurieuse, et le blesse à chaque fois ; goutte à goutte, la chanson s'exprime, insupportable, par de petites notes dures et rondes, par de petits grelons ; goutte à goutte, la chanson le harcèle, et quand elle se réunit comme ferait une eau qui file, le filet de musique offense plus encore, son irrespect s'augmente. Balthasar va se fâcher pour tout de bon… Et pourquoi l'enfant qui l'éventait cesse-t-elle de balancer son bouquet de plumes pour sourire à l'oiseau?
« Cet oiseau rouge, chassez-le! »
Toutes les femmes se précipitent en murmurant, elles se bousculent, elles s'effondrent sur le seuil, mais l'oiseau passe par dessus le tas d'esclaves, par dessus le grand roi suant, et s'élève dans la salle. Voici qu'il se pose sur une des lampes de cuivre pendues au faîte. Il se rengorge un peu, puis il chante de nouveau.
« Balthasar est-il un grand roi?
« On voudrait bien le croire,