« Lâchez votre mari, ma bonne Lucienne, et venez me rejoindre ! Je veux vous montrer ma dernière trouvaille : un croquis merveilleux de Degas. Emilie me l’avait caché, par méchanceté, la rosse ! »

Aussitôt l’on entendit Emilie répondre en accents indignés, à son maître :

— C’est pas vrai, Monsieur Maurice. J’ai mis cette image au fond du tiroir parce qu’elle n’est pas convenable. Une petite dame toute nue dans son bain… On voit son derrière. Dieu me pardonne ! Comment pouvez-vous montrer ça ! »

La rustique Emilie est moins habituée que ma vieille Joséphine aux audaces de l’art.


Et voilà la causerie qui eut lieu sur la terrasse de la Cassolette, un samedi, à l’heure du crépuscule, devant un ciel couleur de perle et d’ambre, une mer violette et des bois assombris, telle que j’ai pu la reconstituer d’après ce que m’en disait Mme Maxence, six mois plus tard.

CHAPITRE XLV

Du cahier lavande.

Comme j’ai bien fait d’engager mon cher Roger à accepter cette invitation de Mahoudiaux ! Nous vivons ici des jours sans pareils : le temps est magnifique, le pays séduisant, la chaleur très modérée, enfin j’userais encore bien d’autres qualificatifs, si je voulais dire combien ce séjour me charme… et je n’y arriverais pas ! — Je suis heureuse ! Ces trois petits mots simples expliquent tout !

Les après-midi, les soirées passées sur la terrasse de la Cassolette nous feront de bien beaux souvenirs. Mahoudiaux, toujours le même, me ravit par un ton plaisant et rude qui ne manque pas d’être affectueux, quand il faut ; notre ami Serval (je ne l’appelle plus Monsieur Serval) est un fort galant homme avec qui je me plais à causer, et Roger… ah ! cela ne peut pas se décrire et j’ai peur que mon cahier lavande ne devienne indiscret pour moi-même, si j’avouais ce qui se passe dans mon cœur. — Je retrouve Roger tel qu’il était jadis, avant la guerre : attentionné, tendre et doux, si intelligent ! si compréhensif ! C’est bien lui ! — Non, je n’en dirai pas davantage ; certains jours, j’ai peur d’être trop heureuse.