Il m’assure qu’il va se remettre au travail, ou plutôt (je veux être juste), il m’a dit qu’il comptait se remettre à lire. C’est un premier pas et Mahoudiaux a ici une bibliothèque magnifique. Peu à peu, Roger oubliera les mauvais rêves qui l’avaient tellement troublé, il reprendra ses études de chimie, il redeviendra tout à fait le cher Roger de jadis, il songera au jour présent avant de s’imaginer le lendemain qui n’existe pas encore, il ne sera plus malade, il ne souffrira plus… il boitera très fort… eh oui, le pauvre garçon ! comme tant d’autres. Qu’importe ! il semble qu’il faille payer cher le devoir que l’on accomplit allègrement et tous les plaisirs que l’on a eus. Or la guerre a été pour lui un plaisir autant qu’un devoir… par conséquent ! De l’avis de chacun, mon Roger s’est conduit comme un brave ; Serval me l’a dit cent fois. Il revient estropié, sinon blessé… Il l’oubliera, il n’y pensera, plus, je l’aimerai tant !

Toutefois, il ne lui faudrait pas trop de lectures. Je crains que les livres n’aient sur lui, à la longue, une mauvaise influence. J’ai cru comprendre qu’il voulait lire des romans, surtout des romans, beaucoup de romans… En somme, il a besoin de se distraire ; pourquoi ne lirait-il pas des romans ? Sottement, peut-être, j’étais inquiète. Je m’inquiète de la moindre chose !

Ce séjour à la campagne me force à reprendre mes devoirs de maîtresse de maison. Mahoudiaux ne s’occupe guère que de ses livres. Moi, par contre, je m’entends très bien avec Emilie, une paysanne qui a connu Maurice tout enfant. La villa est grande, mais Emilie fait la cuisine et ses deux nièces, deux robustes filles, assurent le reste du travail. Tout marche donc pour le mieux. Le poisson est de premier ordre ; Roger, Serval et Maurice font des festins de mollusques qui m’épouvantent. J’y prends une part plus modeste. C’est très bon. — Une seule critique : Emilie s’obstine à mettre de l’ail et de l’huile dans tout !… Evidemment, le beurre, en ce beau pays, est médiocre.

CHAPITRE XLVI

Depuis deux jours, ma jambe, moins douloureuse, me permet, sinon de grandes promenades, du moins de petites flâneries aux environs de la Cassolette. Les vrais voyages de découverte seront pour plus tard, mais déjà ces modestes explorations m’enchantent. Je longe le bord de la mer, je m’en vais errer sur la route, je suis les détours d’un sentier sous bois, bordé de broussailles. Tous les cent pas, environ, je m’arrête, je m’assieds sur un banc, sur un rocher, sur une borne, et je fais connaissance avec le paysage. Je me remplis les yeux de lumière, je me laisse pénétrer par cette chaleur partout répandue, je respire, je goûte une brise plus fraîche, un peu salée, je regarde les ombres aux colorations fines, les ombres vertes des platanes, les ombres semées de disques jaunes du bois de pins, les ombres rouges, rousses et brunes des rochers marins, les ombres aux mille reflets qui courent sur la mer quand le soleil se voile d’un nuage passager… tant d’autres. — Je connais mal cette nature et par elle je me laisse séduire jusqu’à oublier qu’il est de grasses prairies que j’aimais bien, jadis, où l’eau serpente sous les pommiers. Dans quelque temps, je me remettrai à peindre ; je commence à m’en sentir l’envie, mais quels résultats obtiendrai-je ?… J’ai peur d’être brutal, de ne transcrire que la couleur violente de cette terre chaude et sèche, frappée par le jour, et de ne pas voir la subtilité, la délicatesse de ses teintes.

Ce matin, je me trouvais sur la route avec Mahoudiaux et je lui disais le plaisir que j’avais à me sentir plus sûr de ma jambe, au sujet de laquelle des chirurgiens galonnés et célèbres décrétaient, trois mois auparavant, que je ne m’en servirais plus.

« Nous avons bien fait 500 mètres, mon ami ?

— Depuis la grille de la Cassolette, 520 tout juste, dit Mahoudiaux ; et maintenant, si vous m’en croyez, Serval, nous nous arrêterons. Voici un banc, dressé tout exprès, semble-t-il. En outre, cette halte m’offrira l’occasion de faire un bout de causette avec Mme Michel. »

Nous nous trouvions devant une discrète maison grise, d’aspect charmant. Un potager la longeait, que bordait un très mince jardin de curé, brillant de ces fleurs que je prise fort et que l’on ne coupe pas pour les mettre dans des vases élégants : elles font mieux en terre. A quelques pas de la porte, il y avait un puits ; à droite, à gauche, deux vieux figuiers ; plus loin, un rideau d’ifs au feuillage sombre. Des jupons et des draps, pendus devant l’écurie, séchaient au soleil, sur une corde.

« Je connais Marie Michel depuis longtemps, dit Mahoudiaux. Nous avons joué ensemble, je lui ai tiré les cheveux, elle m’a giflé, je l’ai battue, tout cela par amitié ; je l’ai vue grandir, je lui ai servi de témoin quand elle a épousé Victor Michel, le fils du maquignon. Ils se sont installés ici ; ils ont un gosse, mon filleul, qui est gentil, deux ou trois champs, des oliviers, quelques vignes. Ils sont heureux. Je les aime beaucoup, elle et lui. »