D’abord, elle ne répondit pas, puis, d’une voix un peu timide, un peu hésitante :

« Je vais, dit-elle, vous paraître une insupportable bavarde, pourtant vous touchez là à des questions, comment dirai-je ? auxquelles il faut avoir une réponse, si l’on tient à vivre en paix… et, d’autre part, je n’ai pas l’habitude de parler de ces choses. Vous comprenez : ma partie, c’est les olives, c’est les légumes, c’est les champignons, c’est la cuisine et les travaux du ménage, c’est pas les paroles… Pour s’en servir honnêtement, il faut savoir, et moi, je me sens peu habile à ce métier. Avec Victor, je n’ai pas grand’peine : nous nous entendons à demi-mot ; avec M. Maurice, ça ne va pas trop mal aussi, parce qu’il comprend tout de suite ce que je voudrais dire, et le dit pour moi, mais devant vous, Monsieur Serval, je me sens bien craintive et vous allez peut-être me trouver bien osée !

— Non, Madame Michel, répondis-je, soyez tranquille à ce sujet. »

Mahoudiaux eut un gros rire affectueux en préparant l’allumage de sa pipe.

« Avant tout, dit Mme Michel, nous sommes ici pour vivre, n’est-ce pas, Monsieur Serval ? mais la vie n’est pas toujours drôle : l’orage secoue les arbres fruitiers, le cheval se blesse à la patte, l’enfant s’enrhume, le mari est de mauvaise humeur, la femme tombe malade ; alors on tâche de rendre la vie plus belle pour qu’elle continue à faire plaisir et garde ce bon goût frais qui apaise la soif et donne de l’appétit… Comment s’y prendre ? On regarde ailleurs, plus loin ; on essaye d’être autre chose, de sentir autrement ; on tâche de voir plus clair par les yeux du passant, du voisin, de l’ami, ou même de l’inconnu. Bientôt, le monde paraît plus grand et l’on est heureux d’être là, vivant au soleil, et l’on ne demande qu’à continuer. Je pense, Monsieur Serval, que quand vous faites un tableau, vous devez… il me semble du moins (je vais dire une bêtise !) vous devez être dans votre tableau beaucoup plus que sur votre tabouret pliant, et quand vous faites un portrait, vous devez être dans la tête de la personne que vous regardez ; dans sa tête et dans son cœur, bien entendu. Ça doit se passer ainsi pour M. Maurice quand il voyage dans sa bibliothèque, pour Victor quand je le vois qui fronce les sourcils sans être fâché, pour le petit, enfin, quand il joue au soldat. Ah ! comme vous l’étonneriez en lui disant qu’il est le jeune Maurice Michel ! non, il est soldat jusqu’à la fin de la récréation ! Ainsi, chacun, à sa façon, s’en va un peu de chez lui. Ceux qui y restent toujours, je crois qu’ils ne doivent plus penser qu’à la branche morte du figuier, à la tache de vin que l’on n’a pas pu enlever sur le bord de la table neuve, à la culotte déchirée d’un petit Maurice quelconque et à l’augmentation du prix des choses, depuis la guerre ; alors ceux-là sont tristes, et c’est bien naturel, n’est-ce pas ? puisqu’ils s’enferment pour se fabriquer du malheur ; mais si l’on se permet des vacances, il faut avoir travaillé dur, et personne n’a le droit, comme je vous disais, de sortir avant que la maison ne soit en ordre et la soupe trempée, parce que l’important c’est de vivre d’abord… Oui, c’est pour vivre d’abord que le bon Dieu nous a placés ici. Maintenant, je me tais, Messieurs, en vous faisant mes excuses. »

Et Mme Michel devint toute rouge.


« Belle sagesse, disait Mahoudiaux, tandis que nous prenions ensemble, quelques instants plus tard, le chemin de la Cassolette, belle sagesse que celle de cette femme plus instruite, plus cultivée que ses pairs, et qui ne s’est pas déclassée, qui s’est mariée, au rang de sa famille, avec un brave homme, et qui n’en demande pas davantage !

— J’admire en effet, cher ami, mais avez-vous remarqué le très singulier rapport de ses dernières paroles avec les rêveries dangereuses de notre pauvre Cigogne ? Elle aussi ressent ce besoin qui le possède de vivre hors de soi, de se voir autre qu’on n’est, et pourtant elle semble semer le bonheur autour d’elle ; et nous ne pourrions en dire autant de lui !

— Vous avez raison, Serval, c’est le même besoin de l’âme qui se manifeste chez Marie Michel, chez Roger, chez bien d’autres gens, je pense ; néanmoins, la joie que se donne Marie est une douleur dans le cas de Roger : une songerie généreuse se transpose en un supplice cruel, sans grandeur. Marie vous en a dit la raison. L’image que nous avons de Marie Michel, c’est bien Marie Michel qui nous l’offre par ses actes, ses sentiments, ses pensées, ses paroles ; l’image de Cigogne est toujours un reflet… de qui ? de quoi ?… on ne sait ! du dernier livre lu, du dernier paysage regardé, de la dernière phrase entendue. Marie s’élève en devenant autrui, car elle le fait d’un cœur léger, d’un cœur tranquille ; quand elle emprunte les yeux, les oreilles ou l’imagination de quelqu’un, c’est pour s’en servir utilement, tandis que Roger ne cherche qu’une sensation vaine ; en se voyant autre qu’il n’est, il se perd et fait du mal aux autres.