— Après le métier que Victor a fait là-bas, dit Mahoudiaux, le retour au pays sera un beau retour.
— Oui, Monsieur Maurice, quand on retrouve sa femme, son enfant, son ami, c’est déjà un moment bénit, mais retrouver encore le pays qu’on aime !… il en perdra le souffle en arrivant.
— Pendant quelques jours vous reprendrez votre charmante vie de jadis.
— Vous pourrez nous surprendre encore, Monsieur Maurice, ici même, regardant tous les deux le soleil couchant… Ah ! tenez, Victor me disait si drôlement, dans une de ses lettres : « Vois-tu, ma bonne Marie, en Flandre, le soleil ne sait pas se coucher ! »
— Le misérable ! s’écria Mahoudiaux. Vous entendez, Serval ?
— Ah ! Monsieur Maurice, reprit-elle, ne lui en demandez pas trop ! soyez charitable ! Il ne comprend pas ces pays où l’on se promène tout le temps dans la boue. Ça lui donne le cafard. Alors, comme il a du bon sens et de la raison, il pense à chez nous et, peu à peu, la bonne humeur revient… mais vous ne me direz pas que le soleil en Belgique est aussi beau qu’en Provence ! »
Elle montra d’un beau geste tranquille la lumière sur le rivage et sur les flots, comme pour prendre à témoin son éclat, sa splendeur, puis elle reprit :
« Oui, sous ces figuiers nous avons eu de belles soirées, Victor et moi. Là-bas, les nuages rouges, ça brûlait encore comme une fournaise, et la nuit tombait lentement… lentement… Parfois nous restions ainsi des heures, et l’on était bien contents. Des gens passaient en automobile ; ils faisaient du bruit ; on les entendait rire et l’on riait aussi en songeant que notre petit jardin sentait autrement bon que leur essence. Puis on voyait aussi des vagabonds et je pensais à eux, et je me demandais où ils allaient avec cette figure qu’ils ont quelquefois : pas des figures de mendiants, des figures d’hommes contents de vivre ainsi, de marcher tout droit devant eux, et, pour quelque temps, je me mettais à être vagabonde, moi-même, et je disais à Victor tout ce que je voyais sur la route et dans cette grange du bord de la route, où j’allais dormir… Victor répondait que j’étais folle : « Tu as la cervelle tournée, ma bonne Marie ! » mais c’est si doux, une fois le travail de la journée terminé, de se reposer comme ça, de se laisser emmener par les gens qui passent, d’être un peu ces gens-là ! Vous comprenez, Monsieur Maurice, ce ne serait pas permis si l’enfant n’était pas bien couché, les vêtements du mari bien brossés et recousus, le linge bien lavé, la cuisine bien en ordre, mais quand tout est réglé à la maison, on peut sortir à sa guise, on peut rêver tout ce qu’on veut, on peut être cette personne qui passe à cheval au grand trot ou ce pêcheur qui s’en va sur la mer… On peut être tant de choses ! tant de belles choses ! Ah ! Monsieur Serval ! vous allez me traiter de folle, vous aussi, mais, une nuit que les étoiles brillaient dans le ciel tout à fait noir, et que nous prenions l’air ici, j’ai vraiment cru, un instant, que j’étais un des bergers du temps jadis, et j’attendais l’étoile qui me mènerait à l’étable où le petit Jésus serait couché. Je vous assure ! s’il y avait eu dans le ciel, à ce moment, une belle étoile lumineuse que je ne connaissais, pas, eh bien, ça ne m’aurait pas étonnée ! »
Maurice Mahoudiaux contemplait sa pipe avant de la curer et ne dit rien. Je voulus avoir de Mme Michel une explication encore :
« Mais, Madame, lui demandai-je, pourquoi ne peut-on se permettre un plaisir pareil que lorsque, suivant votre propre expression, « tout est réglé à la maison » ?