— Cela fait plaisir aux autres qui ont moins de bonheur que vous. Lorsqu’on offre un bol de lait ou un verre de vin à ce pauvre qui passe, au lieu de lui donner deux sous, le pauvre aime mieux ça que les deux sous. Vous l’invitez un peu à votre table, c’est une manière de lui faire honneur en lui ôtant sa soif.

— Vous nous invitez à votre table, en ce moment, mère Michel !

— Alors, quoi, Monsieur Maurice !… on n’inviterait pas son frère et un ami de son frère ?

— Ah ! ma chère Marie ! vous avez un cœur qui doit être tout en or !

— Monsieur Maurice, vous dites des sottises !… mais je n’en fais pas mystère : je suis heureuse, très heureuse. J’ai un brave homme de mari que j’aime et qui me le rend, un petit garçon bien portant et travailleur, un ami d’enfance comme il n’y en a pas beaucoup… que demanderais-je de plus au bon Dieu, puisqu’enfin je ne suis jamais malade et que nous gagnons largement notre vie ? »

Elle me regardait en souriant.

« Oui, Madame, répondis-je, vous avez la bonne part.

— Je le crois, Monsieur Serval, et si Victor rentre du front pas trop fatigué par ces trois derniers mois de travail, je serai bien certaine d’avoir la bonne part, comme vous dites.

— Quand arrive-t-il ?

— Dimanche en huit ; plus que dix jours. Ah ! tout de même, le cœur me bat quand j’y pense, et mon petit Maurice, cette idée le rend fou ! « Je vais revoir papa avec sa seconde palme ! » Et il se met à courir sur la route comme un cabri, pour se calmer ; il ne peut plus rester en place. D’ailleurs son père sera aussi fou que lui.