La petite table de bois blanc était tout aussi propre, les trois verres pleins d’un vin aussi savoureux, les deux figuiers d’allure aussi biblique et Mme Michel aussi charmante. Le petit Maurice nous manquait encore une fois, car l’école finit tard.

Ce fut une causerie parfaite. Très à son aise avec Mahoudiaux, Mme Michel riait, parlait des choses les plus graves, rappelait d’anciens souvenirs, se passionnait sur un sujet, passait à un autre et me causait un grand plaisir en montrant, par ses façons familières et simples, qu’elle me tenait pour quelqu’un de sûr, un nouveau venu qu’elle agréait. De cette bonne camaraderie qui régnait entre nous, Mahoudiaux paraissait content.

« Et maintenant que vous les avez vus, demanda-t-il, que pensez-vous de Maxence, mère Michel ? que pensez-vous de sa femme ? »

Elle réfléchit un instant.

« Croyez-vous, Monsieur Maurice, que l’on juge les gens ainsi ? Oui, j’ai vu vos deux amis, mais je n’ai fait que les voir ; je ne les connais pas, sauf peut-être Mme Maxence qui a bien voulu causer avec moi, si délicieusement, si gentiment ! Ah ! voilà quelqu’un que j’ai aimé tout de suite, au premier regard ? Son accueil donne confiance. Avec elle, on ne perd pas son temps à se demander ceci ou cela… On sait que son cœur est bon, comme si on avait mis la main sur sa poitrine pour le sentir battre.

— Vous avez toujours raison, mère Michel, dit Mahoudiaux.

— C’est aussi, reprit-elle, que les bons cœurs sont faciles à découvrir, même quand ils se cachent. Malgré eux, ils donnent de la chaleur, et cela fait du bien.

— Et que pensez-vous de son mari ? demandai-je.

— Je l’ai à peine vu, Monsieur Serval : nous avons échangé vingt paroles ! J’aurais du chagrin à être injuste, aussi je ne veux songer qu’au pauvre homme malade (M. Maurice m’a raconté son accident) qui aura besoin d’être soigné longtemps, à ce qu’on dit. Tout ce que je puis savoir de lui, c’est par Mme Maxence, et Mme Maxence ne me fait pas l’effet d’une femme heureuse. Je vous donne mon impression comme ça… pour ce qu’elle vaut. Voyez-vous, le bonheur, on le devine aussi, comme la bonté, par la chaleur du cœur, aussi par le regard, et il se cache plus difficilement encore. On ne le cache même pas du tout. Ce serait malhonnête.

— Comment l’entendez-vous, Madame ? demandai-je.