« Non, Serval, ne t’en fais pas. Je suis marié et j’aime ma femme, tendrement… N’empêche que j’ai passé une bien affreuse demi-heure à dévisager la grosse Adeline.

— Elle me semble plutôt réjouissante à voir.

— Eh oui ! mais… que veux-tu… »

Ses traits avaient perdu toute gaieté.

« … Elle est entrée, elle s’est assise à la table du coin. Je connais Adeline depuis longtemps. Si elle ne m’a pas dit bonjour, c’est qu’elle essayait de séduire ce capitaine à grandes moustaches qui se lève en ce moment. Moi, je ne la quittais pas des yeux, amusé par son manège, et brusquement, il me vint une idée horrible. Je me disais : si… mais tu vas te moquer de moi ! »

Le ton de sa voix était suppliant : la plainte humaine d’un chien battu.

« Parle toujours, Maxence ! »

Cigogne se nommait encore Maxence, à l’époque.

Il tâcha de s’expliquer, travail malaisé, car il ne se comprenait pas bien lui-même.

« Je me disais : si j’allais, sans raison plausible, m’éprendre de la grosse Adeline, qu’arriverait-il ? Et je m’imaginais la chose, je me figurais amoureux de cette brave fille, rêvant d’elle jour et nuit, m’échappant de chez moi, les soirs de permission, pour la rejoindre, me couchant à côté de son corps blond dont la peau doit être douce aux doigts, mentant à ma femme, n’aimant plus ma femme, ne pouvant plus souffrir ma femme, et déchiré par ce malheur. Ma femme pleurait, ma femme avait tout le temps les yeux rouges. Bien entendu, elle ne savait rien, elle ne devinait rien, mais elle soupçonnait un drame terrible, elle tremblait en y songeant, elle me tendait les bras, et moi, je n’osais plus l’embrasser, j’avais… j’avais peur d’être dégoûté par ses lèvres. Il me fallait retourner vers Adeline ! Contre la chair fraîche d’Adeline, je m’allongeais avec un gros soupir de satisfaction, avec une béatitude de bête. Ah ! tu vois ça Serval ? tu vois ça ? C’est à vomir ! Ma pauvre femme en mourra ! »