— Seulement, tu ne m’empêcheras pas de penser !

— Mon vieux Cigogne, je ne me permettrai jamais une liberté si grande.

— Et ils sont vivants, ces bonshommes ! Ils agissent, ils vont, ils viennent, ils meurent, ils mentent, ils aiment, ils trompent… Non ! je me tais pour de bon. »

En effet, il pensait toujours, et sa face laissait clairement voir les jeux de sa cervelle.

Je travaillai trois quarts d’heure, environ.

« Maintenant, lui dis-je, repos ! Je m’en vais faire un petit tour au bord de la mer. »

Nos séances de pose furent souvent du même genre. Parfois, Lucienne venait causer avec lui et l’on n’apercevait plus, sur le visage de ce pauvre fou, qu’un ennui bien évident. Je préférais encore le décor balzacien. J’avais prié mes amis de ne pas regarder cette toile : elle me donnait trop de tracas ; je préférais être seul à la voir ; elle m’inquiétait, je ne la comprenais pas, je ne sentais pas exactement où je voulais en venir. D’autre part, je me déclarais satisfait du fond : le ton gris de la balustrade me semblait juste, comme aussi celui des pins, sombres et denses, dépassant la pierre et découpés à leurs sommets contre une bande de ciel rougi par le soleil couchant. Oui, cela était bien, mais la gueule, la gueule de Cigogne, à quoi ressemblait-elle ? Et je me répétais à moi-même :

« Que j’aimerais faire un portrait de Lucienne, après le dessin aux trois crayons qui déplaît à son mari ; un vrai portrait de cette figure calme, où le regard aurait toute sa douceur, où la bouche montrerait son repos, son élégance, sa bonté sans mollesse, où la fuite du cou serait gracieuse, avec une écharpe pour en accompagner la ligne et couvrir l’épaule… Mais cette gueule de Cigogne, que veut-elle dire ? »

Huit jours plus tard, l’esquisse était assez poussée pour qu’il fût possible de la laisser voir. J’allais prier mes amis de venir dans l’atelier, quand la voix de Mahoudiaux se fit entendre, criant :

« Ohé ! Serval ! descendez donc au jardin ! Victor Michel est arrivé. »