CHAPITRE LI

Du cahier lavande.

Je ne sais vraiment où donner de la tête. Il me faut du courage pour écrire ces quelques lignes avant de me jeter sur mon lit et tâcher d’y trouver le sommeil. Je n’en puis plus. Je suis presque contente de me sentir si faible, si lasse, car, sans cette fatigue, je deviendrais folle. Pourtant, qu’est-il arrivé ? Rien que de très naturel en somme : M. Serval a fini l’esquisse du portrait de mon mari et M. Victor Michel, arrivé ici en permission, et rendant visite à son ami Mahoudiaux, s’est attardé à causer avec nous. Voilà… oui, mais pouvait-on prévoir ?

Roger, couché au bord de la terrasse, comme d’habitude, lisait le journal quand M. Michel arriva, tout seul. C’est un grand paysan vigoureux, très mince, très hâlé, une belle tête intelligente, l’air d’un soldat, portant bien l’uniforme, plein d’allure et scrupuleusement propre malgré le drap rapiécé, taché de boue et déteint. Cela m’a fait plaisir. Je n’aurais pas aimé que le mari de Mme Michel fût mal tenu. Elle mérite mieux. Maurice le traite comme un ami très cher. Ils s’aiment, ils s’estiment ; c’est visible. On les sentait si émus l’un et l’autre, quand ils se sont embrassés !

Il s’excusa d’être seul.

« La mère et le petit n’ont pas pu venir aujourd’hui, monsieur Maurice, mais, dès demain, ils monteront à la Cassolette vous souhaiter le bonjour… Ah ! que je vous regarde encore ! Vous n’avez pas mauvaise mine… »

Il s’installa près de nous et M. Serval, appelé par Maurice, nous rejoignit aussitôt.

« Vous étiez tout le temps sur le front du nord, sergent ? demanda Roger.

— Tout le temps, monsieur, depuis le début de la danse. Ah ! bon Dieu ! quel sale pays ! On patauge dans la boue, du matin au soir… C’est pas un département pour des Français ! Et triste avec ça ! et froid ! et sale ! Je pourrais en raconter long sur cette mélasse, mais j’aime mieux pas.

— Tu en as vu de sévères, Victor !