« Non ! me dit Mahoudiaux, sur la terrasse où nous faisions les cent pas en fumant, il ne faut pas nous quitter, Serval ; restez encore quelques jours. J’aurais vraiment de la peine à vous voir partir maintenant, et dans cet état d’esprit. Je me dirais que vous vous ennuyiez à la Cassolette, que j’ai été un hôte maladroit, que je n’ai pas su vous retenir, vous que je considère comme un ami. Allons, Serval, un bon mouvement ! Quant à l’autre projet, celui de détruire l’esquisse étonnante que vous nous avez montrée, je ne vous prie pas d’y renoncer, je vous l’ordonne, tout simplement (en termes violents, s’il vous plaît de les entendre !). Cette toile est déjà une belle chose et les belles choses ne doivent pas être détruites, surtout pour des raisons sentimentales. Serval, un second bon mouvement pour faire la paire avec le premier !… aussi pour me consoler un peu, car je suis triste, inquiet, plein de remords d’avoir invité Roger à la Cassolette. J’adore ce pays, mais n’est-il pas dangereux pour un esprit malade, pour une sensibilité écorchée ? Plût au ciel que Roger eût seulement une patte en mauvais état ! Sa tête me donne plus de soucis… Les soirs trop bleus, les crépuscules trop chatoyants, une mer trop étincelante, des bois trop odorants et ces quelques rossignols que vous avez appris à chérir, ne sont-ils pas des facteurs d’émotion bien puissants ? Si Roger s’en va d’ici plus désaxé encore qu’il y a quelques semaines, c’est moi seul qu’il faudra blâmer, moi qui lui offrais en toute innocence, un ciel, des flots, des arbres et une bibliothèque qui ne lui convenaient pas du tout !… Et puis, ce garçon est une boîte à surprises : tout ce qu’il pense, tout ce qu’il sent, tout ce qu’il fait est imprévisible ; on ne peut deviner où il a logé son âme pour vivre l’instant prochain. Voyez comme le récit de mon ami Victor l’a bouleversé ! Pourtant, avouez que ces quelques phrases n’avaient rien d’extraordinaire : au front, nous avons tous vu d’horribles choses, et de nos propres yeux.

— Mon cher Mahoudiaux, lui répondis-je, c’est justement le point sensible que vous touchez là. Voir de ses yeux est moins dangereux pour Cigogne et l’intéresse moins que voir par les yeux d’autrui.

— Victor Michel vient déjeuner, aujourd’hui, avec sa femme et son fils. Je le prierai de se surveiller. D’ailleurs, Marie étant présente, et le gosse, je gage qu’il parlera sur un mode plus doux. Vous agrée-t-il, ce ménage rustique ?

— Il me ravit.

— J’ai fait, ce matin, avec eux trois, une délicieuse promenade ; le petit Maurice avait congé. Vous savez que je me lève tôt, Serval, et si vous n’étiez pas un de ces déplorables peintres parisiens qui ne connaîtront jamais la couleur de l’aube, je vous aurais emmené, mais Monsieur dormait à poings fermés, pendant que nous parcourions les bois. J’avais besoin de me détendre, de regarder tout cela, autour de nous, qui est si beau, et plus beau encore de grand matin. Nous avons vu des fleurs charmantes, des reflets marins… ah ! mon cher !… il soufflait une brise paisible, savoureuse, et cet air convenait bien à la beauté particulière de ce jour… et néanmoins, M. Serval dormait dans son lit de plume… dont le sommier est d’ailleurs métallique.

— Maurice, répondis-je, vous êtes un raseur ! Dans des occasions pareilles, frappez à ma porte, secouez-moi, posez délicatement sur ma figure une éponge. Se promener le matin, par le temps qu’il fait, vaut mieux que de dormir, et, maintenant, ma jambe me permet ces joies.

— Entendu, mon ami, mais, pour vous réveiller, encore faut-il que vous ne partiez pas ! Vous renoncez donc à ces projets ridicules ?

— Vous les détruisez trop gentiment, Maurice, pour que je les défende. »

Nous continuâmes de causer ainsi. On parla de Cigogne, de sa femme, des Michel, de leur gosse, des pins, des oliviers, des vagues, des rochers, des grandes courses que nous pourrions entreprendre bientôt, moitié à pied, moitié en carriole, puis, comme d’habitude, on se mit à parler de l’avenir, de notre avenir à chacun, de ce petit bout d’avenir que l’on s’accorde tout dévoilé.

« Et vous, que ferez-vous, Serval ? »