— Lucienne, vous vous trompez. Avant-hier Roger s’est conduit comme un mufle, j’en suis d’accord, mais pas un jour il n’a cessé d’être sincère…

— Voyons, Maurice !

— A sa façon.

— De grâce, ne plaisantez pas, Maurice : je souffre ! parlez sérieusement… et vous, monsieur Serval, que pensez-vous de Roger, à ce point de vue ?

— Madame, répondis-je, tout bien réfléchi, je serais plutôt de l’avis de notre ami Maurice. Vous ne pouvez juger de la sincérité ni du mensonge, parce que vous êtes naturellement véridique. Il n’y a pas que cette manière-là. Certaines gens mentent sans presque le savoir, sans même le savoir du tout : ils transmettent ce que leur imagination un peu folle leur présente ; l’allure, le ton, la conviction, la grâce s’y surajoutent et embellissent le discours ; leur talent, parfois leur génie, nous imposent à tel point que nous ne cessons d’être en adoration devant eux. D’autres encore n’ont pas cette qualité, ou la perdent, ou simplement s’adressent à quelqu’un d’averti qui ne les aime plus… alors il se trouve qu’ils ont menti ! Non ! je vous assure ! Ils ont seulement moins bien menti, ou devant un mauvais public. Tout cela ne permet pas à un homme de forcer un tiroir ni d’ouvrir indûment une lettre, mais peut expliquer beaucoup de choses…

— Cela excuse-t-il Roger de m’avoir tant fait souffrir, de m’avoir si mal comprise ?

— Lucienne, interrompit Mahoudiaux d’une voix presque dure, vous-même, l’aviez-vous compris dès le premier jour ?

— Oh ! taisez-vous, mon ami ! je l’aimais tant !

— Pour comprendre, est-ce un bon moyen ?

— J’avais si grande confiance en lui ! J’attendais si impatiemment qu’il fît ce qu’il désirait faire, ce qu’il pouvait faire ! et, chaque fois, il ne faisait rien, il se tirait de la difficulté par un nouveau mensonge.