Je vous le fais donc mal voir. Ses étrangetés, certes très réelles, m’ont empêché de mettre en lumière les qualités de ce garçon dont l’âme était obscurcie de rêves et la volonté détruite par trop d’illusions… De la pitié ? non pas ! c’est bien de l’affection qu’il m’inspirait. Cigogne se rendait compte de sa faiblesse, il en avait honte, mais pas tous les jours et jamais tout à fait… complications où le cœur et l’esprit jouent chacun leur rôle. Un détail, n’importe lequel, le lançait soudain sur une voie qui n’aboutissait nulle part et qu’il suivait quand même ; il se sentait ridicule, éternellement ridicule, pour l’octroi innocent d’un surnom (et ce surnom, au début de la guerre, n’était pas encore héroïque : Cigogne ne signifiait rien ; plus tard il en eût souffert davantage) ; or, de ce ridicule il souffrait déjà de tous ses nerfs… Il faut que vous compreniez cela.

Par ailleurs, dans les petits emplois de la vie quotidienne, il fut un bon soldat régulier, dévoué ; il fit son devoir, comme il devait, mais je ne puis cependant vous présenter toutes ces images heureuses de mon sujet, car vous diriez, cette fois :

« Un bon soldat ? Est-il le seul ? Il a fait son devoir ! Combien d’autres l’ont fait ! Pourquoi parler spécialement de celui-là ? »

Si j’en parle, n’est-ce pas, au juste, parce qu’il avait plus de peine qu’un autre à agir, parfois, de cette façon qui vous paraît si banale ? Non, ce n’est en rien la vie d’un héros que je vous raconte, c’est la vie d’un homme entravé par son imagination et qui, somme toute, n’a finalement fait de mal qu’à lui-même.

Et qui vous dit qu’il ne souffrait pas atrocement quand il se forgeait une tentation en regardant la grosse Adeline ?… Plaignez-le si vous voulez pour cette tentation absurde. Mais qui vous dit qu’il n’a pas vaillamment lutté en tâchant de la vaincre ?… Alors, soyez équitable et, à cause de cette lutte, accordez-lui un peu d’affection. — Moi, je vous raconte simplement ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai supposé ou cru comprendre, rien de plus… Enfin, si mon ami Cigogne vous déplaît trop, si vraiment il vous impatiente, effacez son souvenir.

Il me semble que nous l’avons laissé au moment où il m’assurait de son amour pour Mme Maxence, sa femme. — Procédons.


Il l’avait rencontrée à Alger et s’était bien vite épris d’elle. A cette époque, il étudiait la chimie dans une école spéciale. Une jeune femme entrevue vint le distraire. Quelques promenades sur la place du Gouvernement, aux heures d’affluence et de musique, deux ou trois rendez-vous dans les environs, des causeries dans sa famille où il l’avait présentée… tout un petit roman banal et bourgeois, sans intérêt, une très médiocre aventure d’amour. — Il m’en faisait le récit, le lendemain même de notre conversation au Grand Café, dans la chambrée noire de mouches, et par bribes, d’une voix pénible, à tel point que je dus recoudre moi-même les fragments de l’histoire.

« Et puis non ! s’écriait-il, je dois me tromper ! ce n’est pas ça ! »

Arrêté au milieu d’une phrase, il n’y avait plus moyen de lui tirer un mot.