Madame Lure m’a priée de la rejoindre à l’hôpital, demain matin. Non, ma vie ne sera pas la même qu’auparavant : l’hôpital m’occupera beaucoup. Tant mieux ! Mais les soirées seront toujours longues.
Que fait Roger, en ce moment ? A quoi pense-t-il ?
CHAPITRE X
Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent nerveux.
« Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il, comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les voit, alors seulement. Entends-moi bien : tu ne vois pas le personnage que tu regardes, qui te parle ; tu vois celui que ton esprit figure. Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets de chaussures ou sa cravate ? Pourquoi noter un trait de caractère ? Tout cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit : c’est bien lui. Cet homme est l’homme vrai. L’autre !… »
Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.
« L’autre est un fantôme.
— Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.
— Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un univers d’apparences ; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos doigts nous révèlent. Ah ! le monde imaginaire ! comme il est doux de se le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de nos rêves, pour masquer l’autre ! comme il console de l’autre ! comme il détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon concierge voit !
— De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des choses ; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur. »