Il perdait patience :
« Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo ! Voilà ta place ! Va leur enseigner la vérité ! Va vite ! Va te promener sous les palmes avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un casque à voile vert ! »
Son regard me prit en pitié.
« La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte : « Puits curé… eau non potable. » Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond ?… »
Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.
« Merci, mon vieux !… La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il ? »
CHAPITRE XI
Cigogne est aimé par tous nos camarades ; ils apprécient chez lui une très particulière faculté de se mettre à leur portée, sans le laisser voir ni sentir. Cigogne sait leur parler, il s’intéresse à leur vie, à leurs aventures, aux inquiétudes, aux soucis qui les tourmentent. S’il se permet, trop souvent, en causant avec moi, des bizarreries de langage qui habillent des idées elles-mêmes bizarres, à coup sûr, j’en suis le seul témoin. — Demandez aux hommes de notre batterie leur opinion sur le maréchal des logis Maxence, plus connu sous le nom de Cigogne, chacun déclarera qu’il est un bon type, un brave garçon, pas fier. C’est là un insigne hommage. — On ne peut dire qu’il fasse effort pour se montrer sous un jour si plaisant ; ce jeu est naturel chez lui, ce jeu l’amuse et je m’amuse aussi à le voir dans ses rôles divers. Secrètement, en silence, j’applaudis, car ce sont vraiment des rôles : Cigogne s’imagine être sur les planches et je m’offre, plusieurs fois par jour, le spectacle dans un fauteuil.
« Bien joué, Cigogne ! »
Mais, parfois, la pièce me déplaît.