Cigogne ! c’est inepte ! Mais Roger ne s’en fâche pas : il a trop bon caractère.

Notre pauvre Mahoudiaux a été blessé au bras droit, assez sérieusement, paraît-il. La lettre (dictée) que je reçois de lui est fort gentille. Il souffre beaucoup, mais la fièvre est tombée depuis trois jours. Ce ne sera rien, je pense. Il me parle de l’admirable citation de Roger, qu’il venait de recevoir par mes soins, et me dit à ce sujet des choses tout à fait amicales.

Ils sont tous les mêmes ! Maurice a appris par Roger ce surnom ridicule de Cigogne. Il trouve cela drôle ! J’espère qu’il aura le bon goût de ne pas m’écrire : « Votre cher Cigogne… mon ami Cigogne… » Je finirais par le remettre à sa place. Dès ma prochaine lettre, je compte appeler Maurice : « Monsieur Mahoudiaux. »

Roger a dû avoir des ennuis : son billet de ce matin est un peu triste. Le cher garçon, déjà si éprouvé ! que lui arrive-t-il ?

Quelques-unes de mes amies sont venues me féliciter de la croix de guerre de Roger et de sa belle citation. Seule la petite Cartesque (elle semble avoir le goût du sang !) a eu l’insolence de me dire, sans pourtant le dire tout à fait, qu’une blessure légère… La pauvre fille ! elle est surtout très sotte… Bécasse !

Maurice a décidément beaucoup de chance. On lui donnera peut-être un long congé. Son bras s’ankylose. Je suis désolée de savoir qu’il souffre autant.

CHAPITRE XVIII

Le temps a changé ; il fait froid ; de lourdes bourrasques ont soufflé durant ces dernières semaines, puis une chute de neige a couvert le pays de ce manteau bien propre que les fourgons, les attelages, s’obstinent, depuis lors, à salir ; mais les prairies, le matin, sont vraiment jolies. Nous menons une vie assez dure et la cote 307 n’est pas la cote de mes rêves.

Hier soir, nous fîmes la connaissance d’un camarade nouveau, Jacques Doris, que le dépôt nous envoyait. Un fier gaillard, puissant, carré des épaules, rousseau, mais sans excès, la figure avenante et grave, à la fois, illuminée par d’étonnants yeux verts au regard vif. Sa bouche, quelque peu ironique, donnait un certain raffinement à ce visage.

« Tiens, dis-je à Cigogne, en l’apercevant, regarde-le, celui-là ; cause avec lui, profite de sa sagesse, car c’est sûrement un sage. Il doit voir juste avec ses petits yeux clairs ; il doit sentir finement, subtilement, peut-être, mais dans le plan vrai des choses.