J’entendis des voix dans la tranchée.

« Voilà le brancard qu’on apporte, dis-je à Cigogne. Donne un coup de main. Tâche de servir à quelque chose.

— Oui, Serval. »

Et plus tard, quand nous fûmes rentrés au cantonnement, je lui dis encore :

« J’ai vu le lieutenant à l’ambulance. Il n’a besoin de rien. Va manger un morceau, puis couche-toi.

— Oui, Serval. »

Et il s’en fut, l’échine courbée.

CHAPITRE XIX

Cigogne m’a reparlé de sa femme, de Lucienne, de Florimonde, comme parfois il la nomme par plaisanterie. Il attend avec impatience la lettre qu’elle doit lui avoir écrite à propos de sa croix de guerre et qui n’arrive pas. Que lui dira Lucienne ? Cigogne s’en inquiète. Voilà de nouveaux motifs à rêvasseries tout trouvés.

Je passe à son sujet par de singulières alternatives d’indulgence et d’exaspération. Parfois je sens qu’il souffre sincèrement, qu’il met à souffrir toutes ses forces vives, alors je le plains, car je lui reste attaché, reconnaissant de tant de bonnes heures, durant mon triste séjour au dépôt, mais, d’autre part, comment garder son sang-froid, quand chez lui le cabotin se révèle ? Ses rêves ne sont-ils pas, en somme, des masques un peu mieux dessinés et peints que ceux de guignol, et beaucoup plus trompeurs ? Alors pourquoi Cigogne conserve-t-il cette fraîcheur d’âme qui le fait aimer de chacun ? On n’aime pas, à l’ordinaire, le comédien de métier : sa tare professionnelle est trop visible.