Roger m’a priée, la semaine dernière, de faire photographier « l’horreur » et de lui en envoyer au front une épreuve choisie. Je suis très mécontente, très. Ici, je peux l’avouer : j’en souffre.
Plaisanterie ?… Comment Roger a-t-il pu se la permettre ? On ne ridiculise pas ce que l’on prétend aimer ; on ne fausse pas volontairement l’image que l’on se forme de quelqu’un, fût-ce du premier venu, et quand ce quelqu’un vous est cher, cela devient une vraie faute, presque une action malhonnête, me semble-t-il.
J’espère qu’il ne soupçonne pas la peine que je ressens ! Mais sait-on ce qu’il pense, là-bas, dans ce monde étrange pour lequel il est si peu fait, où il se débat peut-être, où il est si malheureux ! Ah ! mon pauvre Roger !
Il a toujours montré du goût pour « l’horreur » ; j’aurais voulu la jeter au panier ; lui, l’aimait ; néanmoins il en riait parfois, au lieu que, dans sa lettre, il m’en parle gravement ; il tient beaucoup à avoir cette photographie le plus vite possible, et il donne des détails, il me dit de m’adresser à M. Massouin, de la rue des Récollettes, trop vieux pour être mobilisé et qui a de bons appareils. Je dois ensuite remettre l’original dans le tiroir du bureau, entre deux cartons… que sais-je encore ! Tout cela me fait du chagrin.
Maurice est venu me voir hier.
« Figurez-vous, Maurice !… » me suis-je écriée.
Il m’a interrompue :
« Tiens ! vous ne m’appelez plus Monsieur Mahoudiaux ? »
Lui m’avait appelée Madame Cigogne et je le punissais ainsi de son impertinence.
« Je n’ai pas envie de rire, ai-je répondu ; figurez-vous que Roger… »