Il m’interrompt encore :

« Quelle nouvelle sottise ?

— Roger me prie de lui envoyer une photographie de « l’horreur » ! Pour quoi faire, grand Dieu ! »

Alors Maurice s’est moqué de moi, disant que je prenais au tragique une simple fantaisie, que cela n’avait pas d’importance, que Roger ne cesserait pas de se montrer un peu fou, de temps à autre, que je finirais par tomber malade (il a peut-être raison), et d’autres bonnes paroles.

Les hommes sont tous les mêmes ! Je l’écris, je me le répète, pour arriver à le croire, et cependant, j’espère toujours que Roger… Mais non, Roger est sans doute aussi égoïste que les autres ! — Maurice veut que je voie la vie suivant son bon sens à lui ; Roger veut que je voie la vie suivant sa folle imagination… Je les condamne un peu vite, sans me demander si je ne veux pas, moi, que chacun voie la vie à ma façon.

Alors ?… Alors il est impossible, en ce monde, d’être heureux ; voilà tout, et je n’ai qu’à renoncer le plus vite possible au bonheur.

Mais que veut-il en faire de cette vilaine gouache ? Lorsque le jeune Pélaze la peignit, il considérait son œuvre comme une simple « recherche de couleurs », comme un amusement, et ce fut ainsi qu’il la présenta à Roger. Quand Roger me reconnut dans « l’horreur » (je lui donnai bientôt ce nom), un soir qu’il revenait du café-concert avec Pélaze, je ne pus en croire mes oreilles. Je me souviens que Pélaze riait, disant : « Vous allez un peu loin, Maxence ! pas plus votre femme que la danseuse que nous venons de voir au Tivoli ! » Brave petit Pélaze !

Depuis, Roger m’en a reparlé de temps en temps ; il la sortait de son tiroir, il l’admirait, il débitait mille absurdités. Quand nous avions des amis, il demandait parfois, en montrant « l’horreur » : « Reconnaissez-vous le modèle ? » Il s’étonnait qu’on ne voulût pas dire le nom qu’il attendait : le mien.

Va-t-il la montrer encore ? A qui ? « C’est là ma femme ? » Il m’afficherait dans sa cagna ? Il parlerait de moi d’après « l’horreur » ? Il me manquerait publiquement de respect ? Il dirait à tous : « Voyez Lucienne Maxence ! » Je ne m’en console pas ; je souffre, pourquoi ne pas l’avouer ? Je souffre ; j’ai envie de pleurer.

Hélas ! peut-être ne m’aime-t-il pas, puisqu’il veut que je sois autre chose que je ne suis… Et moi je l’aime tant !