CHAPITRE XXV
Je crois volontiers que les fées nous entourent de leur vol silencieux, qu’elles nous surveillent, la nuit comme le jour, et parfois même nous tiennent captifs, quelques instants… Ce sont là des instants dont nous gardons un long souvenir.
Il ne s’agit pas de chatte blanche, ni de tapis merveilleux, ni de palais baigné par la lune et qu’habite une magicienne ; non, simplement, l’on se sent tout à coup transporté ailleurs. Là, le temps se déroule selon d’autres lois, plus vraies, plus justes, évidentes (les seules possibles, semble-t-il). On croit être au sein d’un poème triste ou joyeux, robuste, délicat, rustique ou citadin, quelquefois âpre, tendre, le plus souvent, mais qui jamais n’a de rapport avec les heures que nous vivions, car cette nouvelle vie est bonne à vivre, elle a du goût, de l’harmonie, du rythme, de belles teintes, puis, soudain, le plancher craque, une branche casse, l’oiseau qui chantait fait une fausse note, et me voici rejeté dans ce monde-ci, où la campagne est boueuse, où l’on se plaint du sort, où l’on s’entretue de façon par trop laide, où la gloire se rencontre peu, où l’on s’ennuie.
Pareille aventure m’est survenue, hier, en compagnie de Cigogne.
Notre jour de repos à tous deux coïncidait, et nous avions décidé, d’un commun accord, de le passer bourgeoisement au village où, depuis quelques mois, nous cantonnons. Le père Dietrich nous prête volontiers sa salle à manger et, parfois même, il découvre à notre intention, dans sa cave, quelque vieux fond de bouteille qui sent bon le quetsche. Vous voyez que le père Dietrich est un brave homme.
Cigogne et moi jouions au piquet dans la petite pièce bien propre dont les murs de bois sont ornés de façon si naïve, si cocasse. On a ressorti et rependu au-dessus de la cheminée un portrait de Gambetta. La redingote flotte au vent, le tribun paraît content de lui-même. A droite de la fenêtre, une image d’Epinal nous raconte une très longue histoire, haute en couleurs ; à gauche, découpée dans je ne sais quelle ancienne « Illustration », la reine Victoria traverse une salle de bal, en grande pompe ; elle est accompagnée de Napoléon III. Des rosettes de rubans, de vieilles branches de buis, de laurier, de houx, complètent la décoration, avec un œuf d’autruche soigneusement rapiécé, suspendu dans un filet rouge, et qui fait pendant à une noix de coco chevelue.
Nous cartonnions, sans beaucoup parler, quand une discussion s’éleva de l’autre côté de la cloison. La chambre voisine est celle de nos hôtes. Mme Dietrich se plaint à son époux de la rigueur des temps ; sa voix est lamentable. Brusquement elle apparaît, très emmitouflée dans un châle de laine noire, et gagne la porte. M. Dietrich la suit d’un air maussade. Il s’arrête devant nous.
« Elle ne devrait pas sortir, dit-il. Elle va jusqu’à Ecklingen voir son neveu, le fils de Maria, qui a une mauvaise bronchite, mais elle laisse notre petite à la maison et moi je ne puis pas rester parce que, voyez-vous, il faut que j’aille à l’autre bout du pays vendre trois poules au colonel qui les a demandées très grasses à cause des officiers anglais qu’il reçoit demain. Ce sera un grand festin. Il y aura même du vin de Champagne. »
Il nous explique ces choses en un patois alsacien mitigé, truffé de mots inattendus.
« Je ne sais pas quoi faire. C’est triste, » ajoute-t-il.