J’objecte que les deux aînés pourraient garder leur petite sœur, mais alors M. Dietrich se répand en plaintes.
« Hans, méchant garçon, n’est pas rentré, ni Lisbeth non plus ! Ces deux aînés sont terribles ! toujours dehors avec les soldats ; avec l’ordonnance du commandant, aujourd’hui ; ils pêchent dans la Largue. Ça m’est égal, ils sont gentils, les soldats, mais ils ne parlent pas bien… Alors la petite, toute seule à la maison, va pleurer, va crier… C’est très ennuyeux. »
Cigogne, par une seizième majeure appuyée de quatre rois, a gagné la partie. Il se lève.
« Portez vos poules, Monsieur Dietrich, ne vous occupez pas de l’enfant. Je lirai mes journaux dans votre chambre et si la petite crie, si elle pleure, je saurai la faire taire et l’endormir en la berçant. »
M. Dietrich se montre très confus, mais il accepte, néanmoins, non sans nous avoir d’abord offert deux verres de quetsche. Offrir à boire et donner un pourboire sont choses différentes. M. Dietrich a toutes les délicatesses ; sa dernière est savoureuse et parfumée, trente ans de bouteille, assure-t-il.
Quelques instants plus tard, nous étions installés dans la chambre voisine. Il y fait chaud ; le lit de bois, sévère, d’un ton brun sombre, s’orne d’un édredon bleu de ciel, très ridicule, très obèse. Un autre lit de taille moindre est celui de Hans et de Lisbeth (édredon rose). Près du lit des parents, voici le berceau de la jeune Marguerite. Elle a dix mois et possède un tout petit édredon potelé, rose lui aussi, piqué de fleurs rouges. Marguerite ressemble à une poupée ; elle a d’une poupée les bonnes couleurs, le teint frais, la santé, l’expression tant soit peu stupéfaite. Elle me ravit aussitôt, car elle me tend les bras en un geste d’accueil, gentiment. On ne saurait y mettre plus de grâce simple et moins de littérature. Je dois vous rappeler qu’elle a dix mois d’âge, par conséquent…
Elle charme Cigogne. Nous sommes assis près d’elle, nous la regardons. Cigogne ne lit pas ses journaux, d’abord parce que l’on n’y voit pas assez clair dans cette chambre bien close, mais aussi parce que les feuilles se froissent sous les doigts et que les enfants ne se plaisent guère à ce bruit… N’est-ce pas, Marguerite ?
Marguerite ne répond pas… Si, elle répond par un petit bêlement qui peut passer pour un petit roucoulement. Sa réponse tient des deux et nous semble délicieuse. Marguerite regarde en l’air. Non ! jamais une poupée n’aurait, en ses yeux, pareille douceur laiteuse ! Marguerite suce son doigt, elle avance sa bouche comme pour un baiser. Elle ne paraît pas avoir envie de dormir encore. Cette enfant est une merveille. Je l’aime. Nous l’aimons.
Maintenant, Marguerite esquisse des grimaces. Pourquoi ? Sait-on jamais ! Alors Cigogne la berce avec douceur, avec assiduité… On l’embrasserait. Je veux bien dire que l’on embrasserait Cigogne pour le sérieux, pour la conscience qu’il met à bercer Marguerite. Jadis, au lycée, j’ai vu certains de mes camarades, bons élèves, s’appliquer de façon pareille à un problème qui ne les ennuyait pas et même (combien dirai-je ?) qui leur apprenait manifestement quelque chose. — De nouveau, Marguerite regarde en l’air et suce son doigt.
Eh là ! que signifie ce voile de tristesse couvrant soudain le visage de Cigogne ? Je le lui demande, sans paroles. On pose très bien une question en remontant les sourcils, en plissant le front, en haussant un peu le menton. Un regard interrogateur peut être aussi explicite que la phrase qu’elle sous-entend. Cigogne croit devoir me répondre verbalement. Cela ne gêne pas Marguerite. La petite tête joufflue ballotte de droite et de gauche, suivant un rythme doux. Ce sont là, je pense, les signes précurseurs du sommeil. Alors Cigogne s’enhardit : s’il parle bas encore, il parle longuement ; sa causerie procède par longs murmures enchevêtrés.