Je me souviendrai de cette première leçon, (quand j’étais petite, m’a-t-on assez mise en garde contre les jugements prématurés !) mais il paraît qu’elle ne suffisait pas : il m’en fallait une seconde. Je l’ai reçue par la poste de ce matin.

M. Serval m’a répondu… Cet homme, je le croyais intelligent, compréhensif ; je comptais sur lui, puisque Roger l’aime tant ; je me faisais de lui une image (comme pour la pauvre femme aux deux mioches), et sa lettre m’a plus décontenancée (ah ! certes oui !) que le petit discours de la laitière.

Je ne voudrais pas me montrer sévère, mais on n’est pas plus bête ! Il n’a rien compris, il s’est montré aveugle et sourd, il ne connaît pas Roger, il n’a pas deviné ma peine (je ne la lui cachais guère, pourtant !), et son barbouillage d’encre est un pâté de sottises. Au fait, je ne sais pas d’où il sort : de quelque magasin de nouveautés, sans doute, ou d’une étude de notaire de village. Il doit peindre (puisqu’il est peintre !) à ses moments perdus. Sa lettre est polie, en somme, mais comme on sent bien qu’il n’a pas d’usage, que ça le gêne d’écrire à une femme ! L’imbécile ! et, pour moi, quelle leçon ! Non ! on n’est pas si bête ! (je parle de moi-même, pour le coup). Mais je pourrai rire quand Roger me vantera encore le goût et la sensibilité de son cher Serval… Sensibilité ! Ah ! si ses peintures (que Roger n’a d’ailleurs pas vues) sont d’une sensibilité du même genre, moi, je les vois d’ici.

Bien entendu, je ne dirai rien à Maurice de tout cela : il aurait vraiment le droit de se moquer.

Je vais brûler la lettre de M. Serval.

CHAPITRE XXXIII

Il fait nuit dans la grange, nuit noire, cette fois. On se sent comme un enfant, tout seul, dans sa chambre ; on aurait volontiers peur. Je retrouve des impressions de jadis, du temps où j’étais gosse, des terreurs perdues, enfin cette vitre (vous savez bien : celle par où entre la lune), elle a l’air, maintenant, d’un visage sombre et sale. Demain, sans faute, je lui donnerai un coup de torchon mouillé.

Je n’ai pas envie de dormir. Je songe à la lettre que la femme de Cigogne m’a écrite ; non pas à ma réponse : à sa lettre à elle ; ma réponse était trop stupide… Cigogne… Lucienne… je songe au coin de port que l’on découvre des fenêtres de leur salon, avec les voiles et les mâts ; je songe au rêve qui peut naître à cette vue ; je m’imagine Cigogne, assis dans un fauteuil, fumant des cigarettes et regardant ce carré de paysage baigné de la lumière mauve d’un beau crépuscule ; je songe à l’influence évocatrice de la moindre échappée sur la mer, je songe aux songes que j’aurais si j’étais là, à cet endroit-là, enfoncé dans ce fauteuil-là, les jambes allongées, les pieds croisés sur le tapis, tandis que Maurice Mahoudiaux et Lucienne Maxence discutent paisiblement des nouvelles du jour… Mais pourquoi donc rêver à la place de Cigogne ? laissons-le rêver pour son propre compte.

« Toi qui aimes les paysages, Cigogne, quel paysage aperçois-tu de tes fenêtres, chez toi ? »

Une voix sort de la nuit :