« Drôle de question !

— Je pensais que ce paysage, s’il est beau, s’il est très laid, s’il est triste ou s’il est souriant, tu dois le revoir quelquefois. Le carré de nature que l’on admire de sa fenêtre nous accompagne jusqu’au bout de la terre.

— Comme tu as raison, Serval ! De ma chambre, je ne vois que la maison d’en face, grise et malpropre, dont le mur est coupé d’une longue lézarde oblique, mais du salon, qui est en pan coupé, je puis voir un coin du port, avec des voiles et des mâts, un coin du quai, avec des gens qui passent, des piles de cordages, des sacs et des paniers, un coin d’océan sombre, tout au loin, un coin du ciel, avec des oiseaux et le vent qui souffle, car on voit le vent quand il souffle fort, n’est-ce pas ?

— Oui, murmurai-je, on voit le vent quand il souffle fort ; c’est vrai… Mais comme ils sont beaux, les bateaux à l’ancre ! et comme on rêve à leur sujet !

— Et comme il est bon, dit Cigogne, de regarder cela sans bouger, sans vouloir en voir davantage, parce que le monde tient tout entier dans ce petit cadre. »

La nuit devenait plus épaisse, semblait-il. On n’entendait plus les petits bruits familiers, ceux de la paille que l’on chiffonne ; ceux des souris qui vont à leurs affaires. On les avait oubliés.

Et je dis encore, à voix basse :

« On suit sa fantaisie, on passe par la vitre, on s’évade, on se promène le long des quais, on monte sur un bateau, puis le bateau appareille, le bateau part, on se sent balancé par les premières houles, on gagne le large, on va, on va tout au loin !

— Tu as voyagé, toi ! répondit Cigogne ; tu connais ça ! mais moi, qui n’ai guère quitté la France que pour me rendre à Alger, il m’arrive pourtant de rêver des mêmes choses. »

Je ne l’écoutais pas. De temps à autre, mais seulement de temps à autre, j’ai bien le droit de me laisser prendre par ma fantaisie !… Aussi, je parlais un peu comme l’eût fait Cigogne, et je lui disais, à la manière du coureur d’aventures qui feuillette d’anciens souvenirs :