« J’aborde en Birmanie, en Indo-Chine, en Chine, je retrouve des pays que j’adore, que j’ai connus autrefois pour y avoir passé quelques heures, quelques jours, quelques semaines, et que je n’ai jamais oubliés. Je reconnais de beaux temples, et ce fleuve lourd, et ce parler bizarre… Puis une escale au Japon, quand fleurissent les cerisiers, puis, de nouveau, la mer et des îles aimées, la côte de Sumatra, des promenades solitaires dans un si beau jardin ! la mer… Bornéo qui est toute une tentation ! la mer, puis les Indes et leurs délices, et leurs parfums, et leurs couleurs, et leur magnifique histoire, et les ombres épaisses de leurs forêts. Puis, un repos en France, puis, la mer… et je retourne au chant des vagues, au chant des brises, des oiseaux, aux plaintes dans le vent ; je connais les tons d’ambre d’un crépuscule dans la baie du Requin, j’entends le bruit sauvage de la barre, au Sénégal, je me grise du parfum d’un fruit trop mûr qui m’avait déjà grisé… Oh !…
— Oh ! » murmura doucement Cigogne comme un lointain écho.
Je reviens à moi : l’heure présente finit toujours par me reprendre, par me rappeler, si loin que je sois parti. Et j’écartai Cigogne.
« Bonsoir ! laisse-moi dormir ! »
Je craignais qu’il ne voulût me répondre.
Une heure passa, je pense. Je dormais presque, je dormais tout à fait, peut-être, quand un bruit singulier me réveilla. Cigogne se levait. Un peu de lune me le laissait voir. Il se rhabillait ; il cherchait quelque chose à la lueur de sa lampe de poche ; il se rechaussa avec grand soin ; il prit sa capote bien qu’il fît chaud, dehors, sa montre qu’il pend d’ordinaire à un clou, son revolver qu’il examina… pourquoi son revolver ?… puis, à pas de loup, il gagna le coin de la grange où se trouve l’échelle qui mène à l’écurie. Il descendit avec précaution. Je me levai aussitôt et j’ouvris la petite fenêtre qui donne sur la cour.
Le voilà ! Il va, il vient, il fait trois pas à droite, trois pas à gauche. Il s’arrête, le menton levé. On dirait qu’il prend le vent. Il s’approche du puits, il boit quelques gorgées, à même le seau. Il allume une cigarette. Il marche encore de ci, de là. Brusquement, il fait volte-face vers la petite grille de bois, à côté de l’étable. Il la pousse. On peut rejoindre la route, à travers champs, en passant par là.
Alors, je me penche dehors et je crie :
« Cigogne ! »
Il se retourne, tout d’une pièce.