Et pourtant, ma vieille bonne (elle s’appelle Joséphine) avait tout arrangé pour me recevoir. Que puis-je demander de plus ? Elle a enlevé la poussière, elle a battu le tapis et les rideaux, elle a fait disparaître les housses, elle a même accroché toutes les toiles (je les avais retournées contre le mur, dans un coin sombre), elle a su les remettre à leurs anciennes places : « la grande dame nue » au-dessus de la cheminée, « l’ami de Monsieur » à droite de la porte, « la demoiselle en vert » à contre-jour… Grimpée sur une échelle, à quelles dangereuses gymnastiques ne s’est-elle pas livrée, pour que Monsieur se sentît bien chez lui en arrivant !

Ah ! ma bonne Joséphine, ni cette propreté, ni cet ordre méticuleux, ni ce pot d’orangeade fraîche préparée de vos vieilles mains n’y changeront grand’chose : mon chez moi est loin d’ici. — Que je voudrais entendre un hennissement de cheval, un roulement de fourgon sur la route, les sifflets vifs de quelques balles, cette grosse voix tonnante, là-bas, puis les voix claires des camarades, un rire franc, même un cri de douleur, et la grosse voix encore qui se rapprocherait ! Que je voudrais voir devant moi un horizon tout simple avec deux villages, l’un en face, l’autre plus à gauche, qu’il convient d’observer avec minutie… Mon téléphone est là, tout près… Allons ! je déraille ! ce retour à Paris ne me vaut rien.

Je crains que ma jambe ne soit pour longtemps une jambe indésirable. Alors… le bureau ?… noircir du papier dans un bureau ?… pouah ! — Si j’ajoute que je n’ai pas la moindre envie de peindre, me voilà en bonne posture pour prendre la vie joyeusement.

Hier, j’ai rencontré trois blessés de la guerre qui n’avaient qu’une jambe à eux trois ; ils marchaient avec des pilons, sans béquilles ; chacun s’appuyait sur ses deux cannes. Ils se promenaient (ils se promenaient !) avec une jambe à eux trois. Ma jambe à moi est à peine cassée, un peu tordue, un peu abîmée, juste assez mauvaise pour gêner une allure qui jadis fut aisée… Ceux-là que j’ai vus en rentrant hier à Paris se promenaient avec une seule jambe ; or ils étaient trois hommes, ayant droit à deux jambes chacun ; cela fait six. Ils en avaient une. Moi, j’ai deux jambes, dont une en médiocre état.

Le paysage de cette ville m’ennuie ; je rentre dans mon atelier, en clopinant. Le voici, je le reconnais ; le jour y est très bon. Tiens ! ma dernière esquisse ! Je l’ai faite avant de partir, le 3 août. Je n’y comprends plus rien. Ce gâchis de couleurs, c’est donc moi qui l’ai commis, en prévision d’un tableau futur ? Ah ! vraiment… Eh bien, signez-la Martin ou Durand, et cette esquisse me sera tout à fait indifférente ; elle m’est déjà tout à fait étrangère.

Là-haut, sous le plafond, je reconnais mes anciennes toiles accrochées par les mains soigneuses de Joséphine ; paysages, portraits, natures mortes, ces essais divers me rappellent des façons de voir et de sentir que je n’ai plus, mais que j’aime encore. Je crois qu’ils sont restés vivants, malgré les fautes évidentes que l’on y trouve et qui témoignent souvent d’une hâte excessive, même de quelque prétention. J’étais jeune ; ces fautes, je me les pardonne et cela m’inquiète un peu de m’avouer que je ne saurais plus peindre ainsi. — En ce moment ces toiles font comme une frise de souvenirs chatoyants, en haut du mur de ton bistre et je me laisse prendre au plaisir de les regarder ; je retourne vers des circonstances, des impressions, des émotions de la même époque : une heure d’enthousiasme, une heure décevante où tout marchait mal, les débuts faciles de cette grande composition décorative que j’ai fini par gâcher… Tout cela, c’était moi, jadis : j’y vois mon image quotidienne plus nettement que dans les pages d’un journal intime.

Laissons passer quelque temps ; il se peut que je me remette à peindre, un jour, mais pour aujourd’hui, je n’y songe guère, et puis ma jambe est vraiment trop douloureuse quand je me tiens debout. Le médecin-major, en me réformant, conseillait un long séjour à la campagne et du repos ; j’ai donc eu raison d’accepter l’invitation inattendue que Mahoudiaux me fit, dimanche dernier, de façon si affectueuse et si simple.

L’excellent homme ! Je le vis pour la première fois, à l’hôpital, penché sur le lit de Cigogne et déversant, d’une voix sympathique et sonore qu’il étouffait avec peine, tout un flot de bonnes paroles. Je me réveillais d’un somme, quand j’aperçus cette espèce de géant. Ce ne pouvait être que Mahoudiaux, car Cigogne me l’avait maintes fois décrit. Maintenant, je comparais à loisir l’image évoquée et le modèle vivant, me sentant l’esprit libre et clair après cette courte sieste. J’écoutais la causerie voisine : Cigogne ne disait pas grand’chose, mais Mahoudiaux parlait pour deux, il parlait tout le temps.

Singulier plaisir que d’entendre une appréciation nouvelle de questions qui m’avaient intéressé, jadis, et me croyant médecin moi-même, de voir un autre médecin ausculter mon malade et tirer des ficelles dont j’avais essayé l’action sur cet esprit. Mahoudiaux était venu à l’hôpital en toute hâte, pour donner à Cigogne quelque courage, pour détruire en lui certaines pensées, pour en faire naître d’autres et, ma foi, il s’y prenait fort bien.

Non, Mahoudiaux n’était pas la bonne brute épaisse que l’on aime par habitude, le brave garçon sans conséquence que l’on a connu au collège, le colosse blond plein de qualités primitives et mal équarries, l’être affectueux, fidèle mais sommaire, que Cigogne m’avait présenté, un jour où il en était presque jaloux ! Non, dès l’abord, il m’apparut très averti, très fin, et sous sa rude enveloppe, d’une délicatesse charmante. Une demi-heure n’avait pas encore passé que, dans la grosse voix de nourrice normande, je devinais une émouvante, une insigne bonté.