« Alors… tu es sûr… disait Cigogne sur un ton mal assuré, tu es sûr que je puis…

— Je suis sûr, interrompit Mahoudiaux, que tu es perdu si tu te laisses couler maintenant. Tu n’étais pas fait pour cette guerre : voilà, sans doute, pourquoi elle t’a si brutalement frappé. Oui, c’est très dur, j’en conviens, mais d’où te vient cette rage de gratter ta plaie pour souffrir plus encore ?

— Voyons, mon vieux, dit Cigogne avec un sourire d’une amertume soulignée, mon pied est bien trop enveloppé de bandages ; je ne gratte rien du tout.

— Tais-toi ! reprit Mahoudiaux, je devrais te fouetter comme un enfant ! Tu m’entends parfaitement. Avec ce système, mon petit Roger, tu n’arriveras qu’à t’exaspérer, à exaspérer ceux qui t’entourent, à leur enlever le courage que tu as déjà perdu. Tu n’as pas eu de chance, mais un joueur en déveine est-il forcé logiquement de se jeter à l’eau ? — Dans tes souvenirs, tu ne choisis que les plus affreux pour les enlaidir encore ; les autres, tes beaux souvenirs, tu les tripotes, tu les gâches, tu les abîmes, jusqu’au jour où ils te font de la peine. Alors tu es content et tu retournes à tes souvenirs noirs ! Le résultat est simple : pour un accident très pénible qui pouvait en effet t’attrister quelque temps, tu perds la tête, tu la feras perdre à ceux qui t’aiment ! Roger, tu es un gosse insupportable ! Je ne reconnais plus l’ami de vingt ans que tu étais pour moi, et que va dire Lucienne, en te voyant à ce point brisé ? Songe que dans une heure (une heure, mon petit Roger !) son train sera en gare et que, peu après, tu la verras entrer ici ! Songe à cela ! Il faut que tu redeviennes ton maître, que tu redeviennes toi-même et puisque ce rêve de gloire que tu avais fait (tout de travers d’ailleurs) t’est refusé, t’échappe, il faut que tu t’en refasses un autre, un rêve à ta taille, cette fois un rêve que tu pourras vivre auprès de ta femme, chez toi. — Et c’est en somme tout ce que j’ai à te dire. »

Mais, néanmoins, il continua de parler et je pus voir qu’il connaissait bien Cigogne. Quelques instants plus tard, il regarda sa montre et vérifia l’heure du train de Mme Maxence. Il voulait l’amener lui-même à l’hôpital. Alors je crus bon de me réveiller officiellement ; nous fûmes nommés l’un à l’autre et quelques phrases aimables s’ensuivirent. Enfin Mahoudiaux sortit et je restai seul à côté de Cigogne qui semblait un peu agité.

« Serval… tu sais : ma femme va venir.

— Ah ! vraiment… »

Je dis le plaisir que j’aurais à lui être présenté et me hâtai de parler de Mahoudiaux.

« Un brave type, affirma Cigogne ; je te l’ai souvent décrit. Il voit un peu court, mais c’est un brave type, et il m’aime beaucoup… Serval ! Lucienne va venir ; je suis bouleversé. Devant elle, je ne dois pas me laisser abattre : il faut que je me tienne.

— Oui, c’est évident, répondis-je. A ce propos, je suis content que cette salle soit propre et ne donne pas une impression trop lugubre. Tiens, regarde : en ce moment elle est tout à fait gaie… Les femmes se laissent si facilement influencer par ces choses ! »