Il se promenait, un matin, sous les platanes du Cours, quand un avocat de la ville l’accosta.
« Heureux de vous rencontrer, Salvert, dit-il en lui prenant le bras. Je crois avoir trouvé pour vous quelque chose qui paraît acceptable. Vous connaissez Laurenty, le notaire ? Non ? Ah ! bah ! Il cherche un précepteur pour son gosse. Gentil, le gosse, et intelligent, mais bien jeune. Un précepteur, à onze ans, c’est fou ! On ne pense pas l’envoyer au lycée. Ses parents : deux types. Je les vois de temps en temps. Lui, un gros lourdaud, violent mais brave homme, belle fortune. Elle, insupportable ou charmante, selon le vent qui souffle. On jase beaucoup sur son compte, mais vous savez ce que valent les potins. D’ailleurs, le ménage marche très mal, paraît-il. A table, on se jette volontiers les carafes à la tête. Si cela ne vous effraye pas ? »
Salvert réfléchit un instant.
« Mais… je ne dis pas non !
— Alors, venez dîner, ce soir, nous en recauserons. Ma femme veut avoir votre avis sur les vingt romans qu’elle a dévorés pendant la semaine. A ce soir, cher ami. Mes respects à Madame votre mère. Excusez-moi, on m’attend au Palais. »
Huit jours plus tard, M. Salvert devenait le précepteur de Jacquot.
« Il faut tout de même que cela finisse, pensa-t-il en roulant une seconde cigarette. Voilà bientôt six mois que je suis chez ces gens. Je m’attache à leur gosse de plus en plus : il m’intéresse, il me plaît. Or ce gosse est malheureux par la faute de ses parents, seulement par leur faute, leur lourde faute ! Entendons-nous : me payent-ils pour lui apprendre les rudiments des lettres et des sciences, ou pour l’élever ? Si je dois en faire un bachelier, ces choses importent peu ; si je dois en faire un homme, tout me regarde. Un père violent, une mère nerveuse, (je ne tiens pas à les juger autrement), font souffrir leur fils par le spectacle d’un continuel désaccord ; ils ne s’occupent pas de lui et, sauf par des punitions infligées à tort et à travers, ou par une indulgence mal comprise, ne lui enseignent aucune règle morale. Or, pour le moment, l’enfant est sain, tout à fait sain, mais d’une très vive sensibilité. Si cela continue, il deviendra d’une nervosité maladive, car on ne lui explique rien ! Voilà le grand point ! On ne lui explique rien ! Ne pourrait-on ?… Ah ! non ! non ! non ! ce n’est pas moi qui vais prier M. Laurenty de fournir à Jacquot une éducation religieuse, moi, sceptique impénitent ! Tout de même, la difficulté n’est pas ailleurs : elle est là ! Quand Jacquot me dit : « Monsieur Salvert, je n’ai pas compris à propos de la règle de trois », je ne lui parle pas du temps qu’il fait et je ne le prive pas de sa récréation : j’explique. Eh bien ! c’est cela : il voit autour de lui des choses qu’il ne peut comprendre et on ne lui explique rien. Ce sont des mystères. Pour le moment, il y songe ; puis, il y réfléchira ; enfin, si l’on n’y met ordre, Jacquot finira par juger ses parents, et sans indulgence. Puis, quoi ? je me suis chargé de ce gosse, c’est bien le moins que je m’occupe de lui ! Si la tâche me paraît trop difficile, je n’ai qu’à m’en aller ! Me soumettre ou me démettre. Il ne manquerait plus que, dans quelques années, Jacquot vînt me dire : « Monsieur Salvert, vous… » Non, il ne me dirait rien, mais il aurait pour moi des sentiments tout à fait clairs ! Allons ! allons ! cela ne valait pas trois minutes de réflexion. Demain, dimanche, jour de repos, je monterai à la villa Mireille, dès onze heures du matin, et je parlerai aux parents. Il y a bien le risque de me faire congédier, oui, mais c’est peu honorable d’y avoir même songé. Demain, je parlerai aux parents. »
Geoffroy Salvert, ayant écrasé sa cigarette dans un cendrier, se leva :
« Maintenant, je vais voir si Maman dort et me rendre au café-concert. J’ai envie d’embrasser une de ces petites danseuses anglaises qui m’avaient tant plu samedi dernier. »