Elle le regarda d’un petit air triste.
Alors Jacquot lui prit les mains et, se glissant sous le chapeau rose, il embrassa la joue offerte.
III
Quant Mme Salvert, un peu lasse, ce soir-là, et rhumatisante, eut réuni, dans un petit sac à ouvrage, ses aiguilles, sa laine et ses lunettes, quand elle eut embrassé son fils et se fut retirée, Geoffroy Salvert régla la flamme de sa lampe, roula une cigarette, se mit à écrire un billet, s’interrompit à la troisième ligne, parcourut le journal, feuilleta une brochure, la reposa et, soudain, prenant un parti, se mit à réfléchir au sujet que, depuis la veille, il se proposait d’étudier à fond.
Cet homme, jeune et grand, aux yeux gris, au menton carré, aimait les situations nettes. La tête petite, le visage osseux, rasé, les cheveux blonds coupés court, la bouche droite, tout enfin, l’allure générale autant que le détail, révélait un homme élégant, bien entraîné, précis, intelligent et propre.
Devenu précepteur par nécessité, non par goût ; ambitieux et dégoûté de l’ambition du fait d’une malchance persistante ; n’ayant point de fortune et dépensant le surplus de ce qu’il gagnait à se vêtir correctement, à payer sa salle d’armes, à cueillir l’amour de façon délicate, Geoffroy Salvert ne tirait aucun agrément du souvenir de ses jeunes années.
Il était fils d’un professeur au lycée, qui mourut dans un accident de chemin de fer. Le petit avait quinze ans ; il fit ses études, brillamment d’ailleurs, comme boursier ; il rêva d’une carrière universitaire, et pour donner corps à son rêve, prépara l’École Normale : l’École, porte des honneurs ; la semaine avant le concours, une fièvre l’abattit pour cinq mois ; l’année suivante, au moment où il reprenait goût à la vie de travail, sa mère tomba malade, à son tour, si malade qu’il se hâta de la rejoindre en province où elle était restée ; il la vit gravement atteinte, il demeura auprès d’elle et quand, enfin, l’atroce épreuve fut passée, son rêve avait passé, lui aussi. Trop tard. Il fallait songer à autre chose.
Tels étaient, à vingt-cinq ans, les souvenirs de Geoffroy Salvert.
Alors il perdit patience et courage tout à la fois. Il renoncerait ; il demeurerait en province, auprès de sa mère, guérie mais infirme. Quelques anciens amis l’aideraient peut-être à trouver un préceptorat, une place de secrétaire, du travail, un peu de travail. Eh quoi ! il se ferait une vie très enviable encore. Il aurait la compagnie de ses livres ; le soir, il écrirait, à loisir, des notes pleines d’érudition pour les revues d’histoire littéraire, il mettrait au point des études commencées, il lirait, il lirait beaucoup. Plus tard… plus tard, il retournerait à Paris, mais il ne fallait pas nourrir ce rêve-là ! Pour l’instant, Geoffroy Salvert ne voulait être que précepteur en province.