« Asseyez-vous, monsieur Jean. »

Jeanne était contente de voir Leduc, contente qu’il fût aussitôt venu à son appel, contente comme on l’est en voyant un chien qui sait obéir. Elle dominait de toute sa petite personne dans l’herboristerie où elle se sentait reine : tout cela, ces bocaux, ces gerbes sèches pendues aux murs, ces boîtes, ces tiroirs, à elle, tout cela, et ce grand garçon qui restait la bouche ouverte et les yeux ronds, à elle aussi.

« Asseyez-vous donc, monsieur Jean. »

Leduc s’assit, mais se releva aussitôt, car une dame entrait. Elle s’enquit auprès de Jeanne des douleurs de Mme Mayeux, puis demanda un purgatif pour son fils. Des paroles, des confidences, des potins s’ensuivirent.

Leduc, debout dans un coin, ne bougeait pas. Il avait posé son képi sur le comptoir. Il attendait. Il ne riait plus, mais il regardait Jeanne qui parlait, qui souriait, qui courait de droite et de gauche, alerte, gracieuse, fine. Leduc s’émouvait de la voir si jolie. Le sang lui montait aux joues.

Ce fut ensuite un couple de vieillards qui vint demander certaine tisane dont Mme Mayeux leur gardait à l’ordinaire deux livres, puis un enfant, puis la fille du commissaire de police. Jeanne, toujours empressée, veillait à ce que chacun fût servi et, pour chacun, trouvait quelques mots aimables. Avant de fouiller dans un tiroir plein, elle se releva les manches jusqu’aux coudes. Leduc vit ses bras ronds et roses.

Enfin les clients partirent, laissant Leduc et Jeanne seuls dans la boutique parfumée de lavande. Jeanne regarda Leduc. Elle souriait d’un sourire tranquille et satisfait. Leduc fut frappé par ce sourire, droit au cœur. Elle l’aimait ! Elle le lui disait ! A ce sourire, les paroles n’ajouteraient rien. De rouge qu’il était, le visage de Leduc tourna au pâle ; ses lèvres tremblèrent, ses mains se fermaient, s’ouvraient, se refermaient en gestes nerveux.

Jeanne restait debout au milieu de la boutique.

« Eh bien, monsieur Jean ? »

Alors, Leduc fit deux pas en avant. Entre ses mains qui travaillaient à vide, il saisit la taille de Jeanne, puis, brusquement, passionnément, sans un mot, il lui planta sur la bouche un baiser, un long baiser, et il tenait la jeune femme serrée tout contre lui et, de son corps entier, il la touchait, et de ses lèvres chaudes, il se collait à elle, et il la regardait, et il la forçait du regard, jusqu’au fond des yeux.