Depuis un instant, Salvert pensait :

« Quel dommage qu’on ne puisse sans ridicule entrer dans l’âme des gens, quand par hasard ils vous intéressent ! Voilà un visage sur lequel on ne lit ni lâcheté, ni vilenie, ni cet affreux contentement des cœurs médiocres, ce contentement plus odieux qu’un vice. Eh bien, si je demandais à cet homme en lui offrant du feu : « Mon ami, de quoi souffrez-vous ? » il croirait que je me moque de lui. »

Et, au même moment, l’artilleur dit à Salvert d’une voix précise qui sonnait juste :

« Bien le bonjour à monsieur Jacquot !

— Quoi ?

— Oui, oui, Monsieur, je le connais. Salut, Monsieur ! »

Et il partit.

XXXVIII

Jacquot se sentait heureux, de ce bonheur tranquille dont M. Salvert lui avait parlé un jour au sujet d’un général romain, et que procure le devoir accompli.

D’ailleurs, on ne pouvait être triste, ce jour-là ! L’air chantait parmi les pins et, de la montagne, venaient de longs souffles tièdes, chargés d’un souvenir de résine et de romarin. Alice et Paul étant allés à Marseille avec leurs parents, on jouerait tous les deux seuls. Cet après-midi de dimanche serait agréable. Parfois, les jours où l’on se sent heureux, on se passe volontiers de camarades. Lucienne et Jacquot savent cela. Les jeux semblent bien moins définis, on délaisse le croquet, on ne s’agite, on ne crie pas autant, mais il y a d’autres plaisirs de qualité charmante et qui ne sont possibles que seul à seul, dans le jardin de la villa, par un beau jour. Lucienne peut alors s’asseoir sur le banc rustique à la lisière du bois, prendre une main de Jacquot dans les siennes et le contempler tout à son aise en ne pensant plus à rien, et se dire que jamais cela ne finira, et Jacquot peut rêver sans nul souci à des voyages lointains sur d’inappréciables voiliers (car il n’aime pas les bateaux à vapeur) et visiter en peu de temps les deux Amériques, les deux pôles et cette admirable Polynésie, fourmilière de points noirs où, dans le vent du large, les cocotiers doivent hocher leurs têtes à panache. Ensuite, on se promène, on grimpe sur un arbre, on va causer dans la fourche supérieure d’un chêne vert ou du grand magnolier, et, de ce haut belvédère, on regarde autour de soi les collines, les jardins, la ville, la falaise qui monte, s’abaisse, devient abrupte, décline, la mer enfin, tout ensoleillée ; on respire le vent chanteur, puis, tout à coup, sans savoir pourquoi, on a envie de chanter aussi.