— Est-ce que tu sais lire, Lucienne ? Est-ce que tu sais écrire, Lucienne ? Lucienne, est-ce que tu sais compter ?
— Jacquot !
— Je pourrai t’apprendre.
— Jacquot !
— Est-ce que tu sais te tenir à table ? Lucienne ! les œufs brouillés, ça ne se mange pas avec les doigts ! Lucienne ! voyons ! voyons ! tu ne vas pas pleurer ! non ! Tiens, je te demande pardon. Oui, je t’ai trop taquinée, c’était pas gentil. Embrasse-moi, Lucienne ! Embrasse-moi, ou je vais pleurer aussi ! C’est ça ! mets ta tête là ! Lucienne, Jacquot t’aime bien ! et si tu veux jouer au mariage, on va jouer au mariage, tout de suite.
— Oh ! non, Jacquot ; je suis tout à fait contente comme ça. »
Il lui caressait les cheveux ; il l’embrassait de temps en temps ; lui aussi était content. Ils ne bougeaient presque pas. Les roses embaumaient l’air, et des oiseaux proches se disaient les tendres choses qu’inspire la saison.
XXXIX
Il est des nuits vastes qui semblent sonores comme des églises. En elles, l’œil se perd et cherche en vain ces piliers lointains qui supportent la voûte des cieux. Dans ces nuits-là, l’homme peut rêver à sa fantaisie et, toujours, ses rêves y trouvent à prendre leur essor ; il peut chanter aussi dans ces palais de la nuit, dire son allégresse, dire sa peine, car la nuit accueille plaintes et cris de joie pour les lui renvoyer plus amples et plus purs. Il est aussi des nuits étroites où l’on ne peut guère se mouvoir, nuits sourdes, capitonnées, laineuses, nuits bouchées, où l’ombre, de tous côtés, nous heurte mollement, où les paroles ne portent pas, pour sincère que soit la bouche, et tombent, dès le seuil des lèvres. Dans ces nuits-là, les tristesses s’accumulent, les douleurs se fortifient, les blessures s’enveniment ; dans ces nuits-là, un mauvais esprit rôde obscurément et surprend l’homme sans défense et se repaît de lui.
Leduc faisait les cent pas devant sa guérite. De la mer presque invisible, montait un bruit confus qui n’avait plus rien du chant limpide et souple dont la longue nuit était, à l’ordinaire, toute charmée. Masse noire que ne trouait nul rayon, le ciel, occupé d’un horizon à l’autre par une seule nuée basse, pesait sur le monde, et les arbres d’alentour, qu’on ne voyait pas, frissonnaient parfois d’un frisson bref, après quoi le silence reprenait, troublé seulement par Leduc qui, de temps en temps, faisait craquer les brindilles et rouler des cailloux en marchant. De quart d’heure en quart d’heure, la chaleur devenait plus épaisse, plus humide, plus étouffante. Aucun éclair ne rayait encore ou ne blanchissait l’ombre, aucun roulement ne troublait la lourde paix, mais, depuis longtemps, les oiseaux n’osaient plus chanter.