Sur le chemin de ronde, Leduc faisait, en partant de la guérite, vingt-trois pas vers la gauche, jusqu’au treillis de fil de fer par-dessus lequel, souvent, il causait avec Jacquot et, vers la droite, dix-neuf pas, jusqu’à la fourche du petit sentier qui menait au fort. Pour occuper ses heures de garde, plus d’une fois, il avait noté les moindres détails du parcours, la forme des troncs d’arbres, la figure des rochers, mais, ce soir-là, on n’y voyait rien, rien du tout, et compter ses pas finit par lasser. Dix-neuf et vingt-trois, puis vingt-trois et un petit arrêt devant la guérite, à chaque deuxième passage, et de nouveau, dix-neuf et vingt-trois. Oui, c’était trop de noir tout autour, et trop de chaleur aussi (de sa manche, Leduc s’essuya le front), et trop de chagrin.

Du chagrin, il en avait plein le cœur, à déborder.

Que voulait-elle ? Que ne voulait-elle pas ? Était-ce donc un mensonge, ce sourire ? et cette voix joyeuse lorsqu’il entrait, un mensonge encore ? un mensonge, la lettre ? un mensonge, le rendez-vous ? Alors… alors pourquoi ne pas lui avoir dit, dès le premier jour, qu’elle ne l’aimait pas ? Pourquoi faire la coquette avec lui, qui, pour sûr, n’en valait pas la peine ? avec lui qui l’aimait tant et pour toujours ?

Il remontait dans son passé, cherchant s’il avait jamais aimé quelqu’un d’autre, s’il l’avait jamais trompée, elle, même avant de la connaître. Il ne trouvait rien. Ses amours ? des rencontres avec Rosa la blonde, Cléo la brune, ou Léa, la belle rousse, mais ça, c’étaient les rigolades des permissions de nuit, quand on a bu du vin, pas l’amour !

Leduc s’arrêta près de la fourche du petit sentier.

Il croyait pourtant ne pas lui déplaire. Il tâchait toujours d’être bien poli, bien honnête, et parfois, elle riait aux choses qu’il disait, des plaisanteries gentilles toujours, des plaisanteries qu’une demoiselle peut entendre. Puis, voilà qu’elle le repousse, qu’elle le chasse, parce qu’il a voulu l’embrasser, mais pourquoi ?

Et d’autres souvenirs se présentèrent, et d’autres images. Il se remit à marcher. Jamais il n’avait eu si chaud ; jamais la nuit n’avait été si noire !

« Mademoiselle Jeanne ! Mademoiselle Jeanne ! »

Il dit ce nom à voix haute. Il le répéta tout doucement, avec lenteur, avec tendresse. Comme il respirait mal, il s’arrêta encore, devant la guérite, et, soudain, il pensa à Gaétan, le jardinier. Alors, dans cette noire nuit, Leduc se mit en colère. De sa main gauche, il saisit le montant de la guérite comme pour donner un point d’appui à son courroux, et il se livra tout entier à l’accès de rage, aveuglément, sans penser, ainsi que font les enfants. Il ne sentit plus la nuit mauvaise autour de lui, la nuit impénétrable entre le ciel opaque et la mer silencieuse, la nuit chaude qui mouillait le bois de la guérite ; sa colère l’occupait, corps et âme, elle régnait en lui, elle était tout lui, et Leduc se prit à jurer en usant de jurons vils et bas qui salissent la bouche, jurons obscènes, jurons sacrilèges entendus jadis mais que jamais il n’employait. Il les cracha, il les vomit, il les remâchait un instant pour les vomir mieux. Leduc ne criait pas ; sa voix était rauque ; il grognait, et les ordures coulaient de ses lèvres. Il en salit Gaétan, il en salit toutes les femmes, Jeanne et toutes les femmes, Jeanne qui maintenant représentait toutes les femmes, puis, n’en pouvant plus, il se remit encore à marcher et il scanda sa marche d’un seul mot, dix fois, vingt fois, cent fois répété, le seul mot : « putain ». Il ne se lassait pas de le dire : « putain ! putain ! » Il le disait sur tous les tons. De sa main gauche il se tenait le flanc, comme s’il avait voulu se gratter le cœur avec les ongles. « Putain ! putain ! » Ce mot faisait naître des images horribles qu’il variait, qu’il rendait chaque fois plus affreuses, plus obscènes, comme si, chaque fois, il avait voulu se torturer mieux. Leduc marchait d’un pas égal dans la nuit sourde et, quand son soulier raclait les cailloux du sentier, il disait : « Putain ! » et, ce disant, il pleurait.

Ah ! Leduc pleurait bien ! Un sanglot de temps en temps, et ce double ruisseau de larmes sur les joues, toujours coulant. Maintenant, il marchait un peu plus vite et quand, au vingt-troisième pas vers la gauche et au dix-neuvième vers la droite, il faisait demi-tour, il disait : « Putain ! » un peu plus fort, et reprenait sa marche en pleurant.