Elle se mit à rêver, les doigts contre le front. Des souvenirs passaient.
« Bizarres gens ! reprit-elle soudain, ils ne se servent de Dieu qu’aux moments extrêmes, et s’étonnent ensuite de mal supporter l’affliction de chaque jour !
— Oh ! Maman ! ces questions ne me regardent pas ! Mon rôle se borne à… Je sais bien qu’un prêtre intelligent ferait beaucoup pour Jacquot, mais…
— Un prêtre intelligent ! un prêtre intelligent ! Un prêtre tout court ! »
Salvert n’écoutait plus. Il suivait sa pensée.
« Et si tu le voyais ! s’écria-t-il, tu l’aimerais tout de suite ! Quand je lui parle, ses yeux brillent d’intelligence, il est gourmand de ce que je vais lui dire. Il boit (le mot est juste), il boit mes paroles ! Son petit visage est tout bouleversé lorsqu’une fenêtre s’ouvre sur quelque nouveau paysage. Quand je lui parle de géographie, il me suit au loin sur la terre, et, dans l’histoire, il m’accompagne allégrement à travers un siècle, me coupant quelquefois pour que je précise un point, pour qu’il s’imagine mieux, pour qu’il puisse mieux voir. « Oh ! Monsieur Salvert ! que ça devait être beau ! » Et il songe, un instant, l’esprit ailleurs, la bouche entr’ouverte par un sourire, les yeux à demi fermés. Ah ! vois-tu, Maman ! cette expression-là, c’est ma récompense !
— Cette expression-là, mon petit, tu l’as toi-même en ce moment. »
Mme Salvert s’était penchée et caressait le front de son fils. Geoffroy lui prit la main et la baisa.
« Écoute, Maman, je vais te dire un secret : je crois que Jacquot me fera honneur. Je voudrais tant qu’il sortît un peu du commun, qu’il se distinguât, qu’il refusât de croupir. Je vois naître en lui un goût de l’art qui me ravit, mais à côté, je relève avec plaisir sa finesse d’observation, son bon sens. Certaines de ses remarques ont une saveur qui plaît, quelque chose de judicieux et de direct. Cela me rassure. Il ne vieillira pas entre deux bouquins. Déjà, il joue bien ; il sait jouer : il saura vivre ! Tu verras ! J’en ferai un homme sain et robuste, qui suivra sa voie tout droit, qui ne tentera ni les sentiers perdus, ni les chemins morts, et comprendra les beautés du monde, toutes : les couchers de soleil, les beaux vers, le son d’un violon et la voix de l’amour ! Tu verras, Maman ! Jacques sera un homme ! Mon œuvre, cet homme-là ! et, si je réussis, il y aura de quoi s’enorgueillir ! »
Mme Salvert ne travaillait plus à son ouvrage de crochet. Elle connaissait bien les enthousiasmes de son fils. D’ordinaire, elle souriait, amusée par les rêves auxquels Geoffroy se laissait prendre, mais elle n’avait pu le suivre dans ses prédictions du moment. Elle se sentait triste, et ce fut d’une voix sourde et basse qu’elle répondit :