— Jacquot travaille très bien, dit Salvert ; il devient de jour en jour plus appliqué, plus sérieux, et, sauf durant ces heures d’inattention dont je t’ai parlé, de complète absence où, pour le retrouver et le reprendre, il me faudrait aller plus loin que je ne sais, Jacquot semble goûter ce que je lui enseigne et en profiter. Ah ! Maman ! c’est là un délicieux enfant ! Que je le voudrais heureux !

— On ne t’a pas chargé de le rendre heureux, mon pauvre Geoffroy, et, d’ailleurs, on ne t’en donne guère les moyens. Il souffrira et tu souffriras de ses chagrins.

— Il souffre déjà, Maman ! Vois-tu, il me vient, à ce sujet, des remords qui vraiment me troublent. Jacquot m’a l’air de comprendre de façon obscure, en tout cas de sentir, mille choses à côté desquelles il devrait passer avec insouciance, et j’en arrive à croire que mes leçons, mes analyses, mes explications ne servent à rien qu’à lui donner des moyens de souffrir plus encore. Eh ! oui ! je mets de l’ordre dans ce chaos de sa petite cervelle, je lui apprends à se rendre compte, à mieux entendre, à raisonner. Il se montre bon élève : il raisonne, mais sur quoi ? il comprend, mais que comprend-il ? De ces armes nouvelles que je lui fournis, il se sert pour attaquer des problèmes dangereux. S’il les résout, un jour, oh ! le pauvre gosse ! comme il souffrira ! Pense donc, Maman ! si, voulant lui donner du bonheur, je lui rendais la vie plus triste ! si je la lui rendais plus dure ! si je lui faisais sentir ce qu’il y a d’inexorable en elle et goûter sa pure amertume !

— Je te le répète, Geoffroy, on ne t’a pas chargé de le rendre heureux !

— Mais, c’est mon devoir tout de même !

— C’est un devoir, ce n’est pas le tien ; non Geoffroy, ce n’est pas le tien ! Vois-tu, il faut être deux pour élever un enfant. L’un doit enseigner, l’autre doit consoler. Une leçon est vite apprise, mais, toujours, elle fait un peu mal ; il faut quelqu’un pour essuyer les larmes qui la suivent. Jacquot n’est pas le seul à se blesser aux leçons qu’on lui donne. Tu lui ouvres les yeux… Quand, dès ses premiers regards, il souffre, qui l’empêchera de pleurer, ce petit ? C’est le rôle des mères.

— De ce côté, je crois, hélas ! que Jacquot chercherait vainement une aide ! Note que je ne tiens pas Mme Laurenty pour une femme sans cœur. Non, simplement, elle est maladroite.

— Et, surtout, ajouta Mme Salvert, elle est désarmée.

— Désarmée ?

— Oui, désarmée. Souviens-toi, Geoffroy, quand tu allais à l’école… »