Mme Laurenty fit quelques essais de conversation. Elle parla d’un bal prochain que l’on devait donner sur un des cuirassés de l’escadre, d’une invitation à Marseille pour la fin du mois, d’une tournée théâtrale, d’un livre nouveau ; tout cela sans succès. Mais elle était bien décidée à ne pas se fâcher : elle ne se fâcherait à aucun prix, quoi que M. Laurenty pût faire ou dire, et elle gardait un air distrait, à la fois absent et souriant. Elle savait, par une indiscrétion d’amie, que la maîtresse de son mari se montrait peu fidèle ; si c’était la raison de cette méchante humeur, un front impassible restait le meilleur des masques.
Mme Laurenty tâcha d’aborder un sujet nouveau, dès que l’on fut assis à table.
« Julien ! avez-vous appris le triste accident dont tout le monde parle ?
— J’arrive à peine, ma chère ! comment l’aurais-je appris ?
— Un soldat du fort s’est suicidé, la nuit dernière. On a cru d’abord à un geste malheureux, mais le major a déclaré qu’il avait voulu se tuer. On ne sait rien d’autre. Le pauvre homme ! quel crime d’attenter ainsi à ses jours ! »
Mme Laurenty ajoutait cette dernière phrase pour Jacquot. Pourquoi, songeait-elle, parler de suicide devant l’enfant ? Elle allait moraliser encore son récit, quand elle fut interrompue.
« Quel crime, dites-vous, ma chère ? quel crime ! N’a-t-on plus le droit de sortir de la vie quand on a suffisamment goûté de son fiel ? Ah ! tenez ! je l’approuve, ce garçon ! Il était malheureux ; maintenant, le voilà tranquille. Eh bien ! qu’est-ce que tu as, toi ?
Jacquot avait tressailli.
Les mêmes paroles ! les mêmes ! tout à fait les mêmes paroles !
« Voyons, Julien, ce ne sont peut-être pas des sujets à traiter devant un…