C’était peu de chose que Jacquot dans son lit, un tout petit cadavre dans le grand lit blanc, presque rien. On avait pu cacher les horribles traces de l’accident. La figure restait belle et pure, tranquille aussi, sans même ce sourire que les morts ont parfois, qui rend la bouche mince et tire le coin des yeux. Jacquot dormait tranquillement comme fait un enfant sage.

Trois personnes veillaient, son père, sa mère et l’amant de sa mère : son parrain.

M. Laurenty, assis sur une chaise trop petite pour son gros corps, n’avait plus forme d’homme. Ses joues, veinées de rouge, débordaient la mâchoire, sa lèvre inférieure pendait ; il s’essuyait la bouche de temps en temps ; de ses paupières pourpres tombaient par instants de lourdes gouttes d’eau qui disaient quelque chose de sa douleur ; mais il ne comprenait pas, il ne comprenait rien.

Mme Laurenty, assise, toute droite, vêtue de coutil blanc, ne pleurait plus. Les yeux secs regardaient de droite et de gauche, brusquement, sans que tournât la tête ; la bouche aussi restait immobile, les mains de même, croisées sur les genoux, mais le regard de ce visage figé ne cessait de balayer le petit horizon de la chambre où deux lampes mettaient une lumière jaune. A la proposition de Julie d’acheter des cierges, M. Laurenty ayant haussé les épaules, on n’avait pas insisté.

Soudain, Mme Laurenty se leva, fit deux pas vers le lit. Son visage maigre eut quelques expressions rapides, vivement marquées, toutes de peur, de peur profonde. Les lèvres donnèrent comme un petit gémissement. Guindée, les mains jointes, les bras tendus, elle regarda son fils, puis alla se rasseoir et, de nouveau, ses yeux épouvantés passèrent de la lampe de droite à la lampe de gauche et de l’abat-jour de gauche, qui était orange, à l’abat-jour de droite, qui était citron. Dès lors, chaque fois que l’horloge du vestibule sonnait un quart d’heure, Mme Laurenty répondait comme à un signal, se levait, marchait jusqu’au lit, contemplait fixement Jacquot, se rasseyait enfin, croisait les mains, et d’un quart d’heure ne bougeait plus.

Le docteur Périer la suivait des yeux avec inquiétude. Quant à lui, il souffrait immobile, en silence. Appuyé contre la cheminée, longtemps il avait regardé Jacquot, le visage penché, le menton dans la main, le poing fermé sur sa barbiche noire. Il ne se lassait pas d’examiner en son détail le petit visage pâle et régulier. Il certifiait, il accentuait et complétait le souvenir qu’il aurait plus tard de cette face délicate et reposée, du front où se dessinait en boucle une mèche de cheveux châtains, du nez mince, de la bouche sérieuse et pâlie, du menton déjà volontaire. Le docteur Périer n’interrompait sa contemplation que pour surveiller Mme Laurenty. Depuis le début de la veillée, un sanglot montait en lui, qu’il réprimait et cela le faisait respirer difficilement, mais il ne voulait pas pleurer ; il ne voulait pas que l’on vît ses larmes.

La porte s’ouvrit lentement. M. Salvert entra. Il avait déjà dit les paroles qu’il fallait ; maintenant, il veillerait l’enfant et pleurerait tout son saoul. Machinalement il serra trois mains et s’assit. Le visage de Jacquot se présentait à lui de profil. Salvert ne le quitta plus du regard. Il le verrait encore si peu ! Il voulait le voir, une bonne fois, pour toujours.

Ce petit visage grave et reposé… reposé…

« Ah ! mon Dieu ! »

M. Salvert ne peut plus y tenir. Il pleure comme faisait jadis l’enfant, à gros sanglots qui l’étouffent, puis il se reprend, et la veillée continue.