Longtemps, M. Laurenty resta immobile, le front bas, les yeux vagues, les mains ouvertes sur les genoux.
VIII
De sa petite enfance, Jacquot gardait une habitude qui lui était chère, celle de voyager avant de s’endormir. Voyages dans le temps et dans l’espace, où l’univers et les siècles se livraient à lui ; voyages plus modestes, entre les quatre montants de son lit de cuivre, au cours desquels il s’amusait à perdre le sens de l’orientation, à s’imaginer la fenêtre là où elle n’était pas et à se retrouver, tout soudain, en touchant du doigt le mur de la ruelle ; voyages où il piquait une tête entre deux draps, à la recherche des oasis de fraîcheur, pour émerger, en étouffant un peu, sur l’autre bord du traversin. Jacquot goûtait fort toutes ces belles promenades.
« Julien ! l’enfant est fou ! avait déclaré un jour Mme Laurenty. Figurez-vous que je l’ai trouvé, hier soir, enfoncé dans son lit, la tête en bas et les pieds sur l’oreiller ! Il m’a fait grand’peur ! »
Elle ignorait que Jacquot se préparait des songes pour la nuit et que, dans ces promenades silencieuses, il modelait, en quelque sorte, son prochain rêve.
A la villa Mireille, la chambre à coucher de Jacquot était située devant celles de son père et de sa mère, de l’autre côté du couloir : une jolie chambre claire, tapissée d’un papier à personnages, pleine de soleil dès le matin, grande, un peu vide, et dont le carrelage était couvert d’une natte agréable aux pieds nus.
Dans le temps, le papier du mur intéressait beaucoup Jacquot. Maintenant, il dédaignait cela. On pouvait y voir, courant de gauche à droite, un paysan hollandais en sabots, une oie, une paysanne à fichu vert et un cheval jaune traînant une charrette ; après quoi, le paysan revenait. Or, le soir de ce même jour où sa mère lui avait permis d’aller au cirque, Jacquot ne put s’endormir. Rien, ni les voyages lointains, ni les souvenirs des belles acrobaties, ni, en désespoir de cause, l’évocation du papier peint, ne l’engageait au sommeil. Il ne partait pas sur l’aile de ce demi-rêve qui, à l’ordinaire, le menait si loin dans les pays aérés de la fantaisie pour le poser enfin sur les molles rives où l’on dort.
Deux incidents de la journée le tracassaient beaucoup. Lucienne avait été punie, (il le savait par Julie, la femme de chambre), pour avoir brisé une coupe de Venise. Elles sont si fragiles, ces verreries ! et peut-être celle-là portait-elle déjà une fêlure ! Lucienne n’était pas venue au cirque. De ce fait, le spectacle avait perdu de son charme, Paul ayant l’habitude de s’ennuyer partout, sous le prétexte qu’il connaissait les cirques de Paris et les féeries du Châtelet. Quant à Alice, elle pleurait à tout bout de champ, criait : « Ah ! mon Dieu ! il va se tuer ! » dès qu’un clown faisait la culbute, et participait au spectacle, de toutes les forces de son âme sensible. Parfois on souriait alentour. A la longue, n’est-ce pas ? cela devenait gênant.
Assurément, Jacquot décrirait à Lucienne les pitreries, les prouesses des acrobates, les grâces de l’écuyère, l’essor audacieux des trapézistes, mais ce ne serait pas la même chose. Cette punition le chagrinait beaucoup.