Il avait encore un autre sujet de tristesse ; de tristesse ? non, de gêne, plutôt. Il se sentait inquiet. Sa mère pleurait quand il était entré au salon. Ces yeux rouges et gonflés, ce mouchoir qu’elle tenait… Une migraine ? allons donc ! Certes, il avait souvent vu pleurer sa mère, à la fin d’une scène, quand M. Laurenty sortait de la pièce en claquant les portes. Cette fois, il comprenait mal. Et pourquoi son père l’avait-il embrassé si fort ? pourquoi l’avait-il serré contre lui ? Sur le moment, Jacquot ne s’en était pas inquiété, mais, à la réflexion… Et, dans son lit, Jacquot se mit en boule pour mieux songer à ce problème.

Jacquot songeait, dans la nuit noire, en écoutant les bruits de la maison. Il entendit Julie préparer la chambre de gauche : celle de Madame. Il entendit sa mère se coucher. Pascal verrouilla la porte-fenêtre donnant sur le jardin. Quelques minutes plus tard, un pas lourd dans l’escalier lui annonça son père. Puis il y eut du silence, sauf que le vent se plaignait au dehors et qu’un chien aboyait furieusement du côté de la route. Dans la chambre de droite, M. Laurenty avait allumé sa lampe, (un trait de lumière se reflétait de la porte dans le miroir de Jacquot), mais il ne s’était pas couché ; il ne lisait pas au lit comme tous les soirs. Il marchait de long en large. Cela faisait, sur le tapis de laine, un bruit mat. Il marcha longtemps, longtemps. Jacquot se sentait de plus en plus triste. Et le sommeil tardait à venir.

M. Laurenty marchait dans sa chambre. Jacquot se mit à compter les pas. Vers soixante-quinze, il perdit le compte et s’endormit.

IX

Le vieux Pierre raccommodait ses filets et Jacquot le regardait faire. Assis sur l’avant de la Marie-Claire, les coudes aux genoux, les pieds ballants, il écoutait l’histoire que le pêcheur lui racontait. Le vieux Pierre savait raconter une histoire, n’en rien omettre, décrire un paysage, répondre aux questions. L’interroger était le plus souvent un sûr moyen de l’engager dans quelque nouveau récit.

A soixante ans passés, Pierre, ayant regagné son pays natal, se reposait. Il avait beaucoup voyagé, trop pour exagérer, bien trop pour mentir. Parfois, afin de donner à Jacquot une idée d’ensemble de ses voyages, il lui chantait certain vieux noël, d’une voix indécise d’ancien ténor, en battant la mesure avec sa main :

« Yeou ay vis lou Piémoun,

L’Italie et l’Aragoun,

La Perse et la Turquie,

L’Arabie,